Quant à Sellenkamp, il n’aurait pas souffert, d’un autre que Tornten, l’ombre d’une contradiction au récit de ses invraisemblables croisières, et cela tenait précisément à ce que jamais il n’avait surpris sur les lèvres de Tornten le sourire moqueur que tant d’autres dissimulaient mal quand il commençait une histoire. Non seulement Thor appliquait son intelligence à s’intéresser à l’aventure, mais il semblait même y ajouter foi, et c’est ce que le «fantaisiste lieutenant de vaisseau», comme l’avait un jour appelé Kammitz, prisait le plus dans leur ami.
Ce «chapeau bas devant Tornten!» était aussi la formule favorite des autres officiers. Rittersdorf ne se tenait plus de joie à la pensée de le revoir et les yeux des deux Walding luisaient de plaisir et de fièvre dans l’attente de ce moment.
L’aîné, Heinz, le plus jeune des commandants de sous-marins, ouvrait la bouche d’une oreille à l’autre, ce qui, dans sa physionomie quelque peu ingrate, était la plus pure manifestation du rire, et «Paul... ta gueule!», ainsi qu’il avait été baptisé une fois pour toutes parce que, toléré seulement dans le cercle de ses vaillants précurseurs, il ne savait pas retenir son caquet, se trouvant, en sa qualité d’aspirant, hautement flatté de connaître une personnalité aussi retentissante.
Cependant, le chauffeur qui avait consenti à mener Thor précipitait les événements, car dix minutes ne s’étaient pas écoulées depuis le retour de Rittersdorf parmi ses camarades que la porte s’ouvrait et, devant le garçon qui s’effaçait respectueusement, l’ami annoncé passait le seuil à son tour.
—Bonsoir, messieurs!
Chacun s’élança de sa place au-devant du colosse qui dépassait les plus grands de la tête. Il serra toutes les mains en commençant par celles de Kammitz, qui l’embrassa comme il eût fait d’un frère; puis Rieth, Rittersdorf, Sellenkamp, Heinz de Walding eurent leur tour, jusqu’à Paul lui-même, dont il accueillit d’un sourire cordial le protocolaire: «Hautement honoré, monsieur le commandant!»
—Tu as fort belle mine, Thor, s’écria le comte Kammitz, tandis que chacun regagnait sa place. Il paraît qu’on mange mieux chez les neutres que chez nous!
—Je vais assez bien, en effet, physiquement parlant; mais, pour le moral, c’est différent.
—Je comprends!
A ce moment, la petite assemblée se tut d’un commun accord, car le garçon prenait les ordres du nouvel arrivé et l’on garda le silence jusqu’à ce que, Thor servi, le valet eût quitté la salle.