Tornten embrassa du regard toute la tablée:
—A vos santés, chers amis et vieux camarades, à la vôtre aussi, jeune homme! commença-t-il.
Et sa voix résonnait d’une cordialité chaude et joyeuse.
—Du diable si j’aurais cru, lorsqu’en rentrant à la maison je n’y ai pas trouvé ma femme, partie pour les bains de mer, que je finirais si agréablement la soirée.
«Là-bas, d’où je viens, ajouta-t-il d’un ton plus grave, on a désappris le rire.
—Racontez, Tornten, sollicita Sellenkamp.
—Oui, faites-nous une relation fidèle, ajouta Rittersdorf.
—Une relation, non... car je n’en ai ni le droit ni le désir, répondit Thor. En quoi, d’ailleurs, cela peut-il vous intéresser d’apprendre comment on vit là-bas? N’est-ce pas déjà assez triste qu’on soit obligé d’y vivre?
Ils se récrièrent tous et prêtèrent une oreille attentive au récit que le camarade complaisant se mit à leur faire de l’existence du kaiser. Il ne leur racontait que ce que les journaux avaient déjà révélé, mais cela ne diminuait pas leur gratitude à son égard. Ils étaient littéralement suspendus à ses lèvres; ils se recueillaient, comme s’il se fût agi de quelque légende sacrée, pour ne rien perdre des faits et gestes de celui que, depuis leur enfance, ils avaient appris à entourer de leur respect et de leur vénération.
—Maudits soient ceux qui l’ont laissé arriver là! formula Rittersdorf dans le silence qui se fit lorsque Thor cessa de parler.