—Vous allez un peu fort! s’interposa le comte Kammitz, arrêtant cette explosion de frénésie. On peut parler plus tranquillement de ces choses quand on n’a pas l’esprit de choisir un autre sujet de conversation.

Rittersdorf se prit la tête entre les mains et se mit à fourrager sa belle chevelure blonde et touffue, haletant d’indignation contenue.

Thor de Tornten songeait, non sans compassion, à l’objet lointain du débat. Il savait ce que signifiait la défaillance de cet homme autour duquel, dans les jours de trouble de l’automne dernier, s’était écroulé tout ce monde qui jusqu’alors se pressait autour de son trône.

Il comprit que dans la patrie Rittersdorf était loin d’être le seul à penser, à parler de la sorte; il se rendit compte de ce que, pour des millions d’individus, encore et pour longtemps, l’empire n’était pas effondré et qu’oublieux de leur propre indignité, ils s’obstineraient à rejeter sur d’autres les fautes du passé.

Du même coup, le lieutenant de vaisseau éprouva que son amour des choses passées était très éloigné d’une semblable conception.

Lui aussi tenait à la personne du banni, peut-être même à tout le système de gouvernement qui s’était écroulé avec ce dernier; mais il était trop homme d’honneur pour se faire illusion sur les fautes du régime déchu. Au surplus, celles de l’actuel état de choses ne lui échappaient pas davantage.

Depuis quelques heures seulement ses yeux s’étaient dessillés; il avait entrevu que le présent n’était que le prologue de l’avenir et que, de ce chaos apparent, surgiraient les fondations sur lesquelles s’édifierait le nouvel empire. Toutes les forces de la nation devaient coopérer à cette transformation et, en tous cas, nul n’avait le droit de reporter ses regards en arrière ou tenter de ressusciter ce qui était déchu.

Sa conversation avec Grotthauser avait amené ce revirement chez lui. En Thor de Tornten, les vieux errements combattaient encore les enseignements récents, mais la noblesse de son intelligence orientait lentement, mais sûrement, ses yeux vers le progrès.

Ces réflexions l’amenèrent à prendre la parole pour réfuter tout ce que Rittersdorf venait d’avancer dans son accès de fureur. Les phrases de Thor étaient calmes et neutres, d’une neutralité qui détonnait en ce milieu. Ce n’étaient pas ses propres idées qu’il détaillait, mais bien celles d’un autre, à la remorque duquel il intervenait dans le débat. Jacob Grotthauser lui-même, socialiste militant, s’il s’était trouvé parmi les anciens officiers de marine, n’aurait pas parlé différemment.

Tornten exposa de la sorte la doctrine de la majorité du peuple allemand, retraçant les lourdes fautes de l’ancien régime et démontrant que la responsabilité en incombait sinon à la personnalité unique au nom de laquelle tout était advenu, au moins à tout l’organisme à la tête duquel se trouvait en dernière analyse cette entité: le kaiser.