—Vous vous trompez, cher confrère, ce ne sont que de faibles réflexes de la connaissance.

Puis c’est tout; Thor n’en peut percevoir davantage. Son Moi s’évanouit, les brouillards l’environnent et il s’enfonce dans le néant.

Plus fréquemment il croit voir auprès de lui un autre visage, un aimable visage de femme autour duquel se jouent des boucles blondes et qu’éclairent des yeux si doux et si compatissants.

Il reconnaît l’Anglaise Carry Bolton. Elle redresse ses oreillers, elle lui tend le rafraîchissement qu’il absorbe avidement, elle porte à ses lèvres la potion calmante, elle caresse souvent son front, avec une tendresse non dissimulée.

Thor éprouve, dans ces moments, la conscience réconfortante de pouvoir penser quelques secondes; il voudrait bien embrasser cette main fine et douce. Mais, à peine ouvre-t-il la bouche pour parler, que sa pensée s’évanouit et que se referme le rideau lui cachant la gracieuse apparition.

D’autres images paraissent auprès du lit du malade, comme des fantômes, dans les hallucinations de la fièvre. Parfois, c’est une ronde folle qui fait tournoyer autour de lui, dans son rêve, tous ceux qui l’ont approché pendant les heures qui ont précédé sa chute: le kaiser, Jacob Grotthauser, ses camarades de la marine, Anton Kunst, sa propre femme que, dans son délire, il continue à mépriser et à haïr, son fils et cet ami perfide qui l’a entraîné dans l’abîme. Ils apportent la douleur ou la joie, près de la couche du blessé, qui les voit s’agiter avec une étrange netteté, comme s’ils étaient réellement devant lui.

Cependant, le bienveillant visage à la barbe grise renouvelle sa visite, ou bien c’est la main bienfaisante de Carry Bolton qui passe sur son front entouré de pansements.

Une fois même, il lui semble que la blonde Anglaise se soit inclinée plus bas et qu’elle ait appuyé fortement ses lèvres contre les siennes, si fortement qu’on eût dit qu’elle voulait lui insuffler sa jeune âme et échanger sa vie contre celle du blessé.

Il aurait souhaité lui rendre son baiser, mais ses forces l’ont abandonné et, de nouveau, les nuages, tour à tour rouges et livides, roulent devant ses yeux qui s’emplissent de nuit...

Jacob Grotthauser est assis au chevet de Tornten. L’officier le voit très distinctement, car les voiles sont de nouveau tombés et la silhouette de l’ami d’enfance se dessine clairement devant ses yeux.