Thor était entré dans la marine. Riche de la fortune de son père, Grotthauser s’adonna, d’abord aux études historiques pour entrer ensuite dans la firme paternelle dont les importantes fabriques de caoutchouc rayonnaient par tout l’empire, assurant au fils unique de Johann Grotthauser la sécurité durable d’un bien-être matériel.
Le petit homme aux traits rusés et fins n’ignorait pas que ce même bien-être n’avait pas dû s’asseoir sans luttes au foyer de son ami, si même...
Les Tornten étaient une vieille famille de hobereaux ruinés. Servant la patrie depuis de nombreuses générations, c’est à peine s’ils avaient pu glaner dans l’accomplissement de ce devoir, la maigre pitance d’une très modeste existence.
Le père de Thor était, à cette époque, un tout jeune officier et s’était battu vaillamment à Königgrätz: blessé dans cette rencontre, il avait été réduit à prendre, comme invalide, une retraite prématurée. Un hasard heureux lui avait fait connaître et aimer, à l’hôpital où on l’avait transporté, la fille d’un propriétaire du Schleswig. Il l’avait épousée, était retourné au pays natal pour s’y retirer et finir en campagnard, une existence qu’il avait rêvé de consacrer à de plus glorieuses destinées.
Thor naquit au bout de huit années seulement de cette union. Il grandit sur le bien paternel et perdit de bonne heure et son père et sa mère. Ses tuteurs décidèrent de son avenir dans le sens de l’ardente vocation que manifestait le jeune orphelin et il entra dans la flotte.
Pendant les années qui précèdent la guerre, Grotthauser ne rencontre qu’incidemment son ami d’enfance et n’entend jamais parler de lui.
Mais tout change aussitôt que la grande tourmente s’est déchaînée sur les peuples.
Thor de Tornten devient une célébrité. D’abord, il est, dans la mer du Nord, le chef anonyme d’un de ces sous-marins qui, désignés par un U et un chiffre font tant parler d’eux.
Et le peuple allemand enthousiasmé d’une fatale confiance dans le succès de la guerre navale, associe le nom du jeune marin à la gloire de leurs exploits.
Lui, les a accomplis avec l’espoir farouche d’assurer la victoire à sa patrie, trompé en cela comme les millions d’Allemands qui l’acclament.