C’est tout à fait comme ce soir où il est allé à Schwanbach. Une nuit tiède, comme l’autre, s’étend sur la grande ville; une automobile ronfle devant la maison, sur l’avenue du Grand-Electeur. Thor s’élance dans la voiture; Kunst l’y aide et, sur un signe de l’officier, prend place en face de ce dernier. Cette circonstance rappelle à Tornten un précédent voyage effectué dans la nuit et qui réveille en son cœur un si cuisant chagrin. Il s’enfonce dans les coussins de la voiture et s’efforce de reconstituer tous les incidents de ces heures douloureuses qui, tantôt obscurcissent ses yeux de larmes, tantôt les cernent de colère.

Sous l’empire de ces pensées, il ne se rend pas compte du chemin parcouru. Mais quand l’automobile s’arrête et qu’il met pied à terre, Tornten reste sur place, abasourdi, comme enraciné. Il regarde Kunst bien en face:

—Où sommes-nous? demande-t-il, la voix étranglée.

—Ne vous frappez pas, commandant, fait l’homme intimidé. Je puis maintenant vous dire que mon maître vous attend dans la maison du capitaine d’Unstett.

—Alors je ne fais pas un pas de plus, décide Thor résolument.

Du premier coup d’œil, en effet, il a reconnu le carrefour où, dans la nuit d’horreur, lui et Kunst ont quitté la voiture pour ne pas trahir leur arrivée aux oreilles de ceux qu’ils se proposaient de surprendre.

—Monsieur le commandant, fait le rouquin en guise de réponse, M. le comte a prévu votre répugnance et m’a ordonné, dans ce cas, de vous rappeler ce qu’il dit dans sa lettre.

Thor devint perplexe:

—Pourquoi est-ce précisément là que je dois rencontrer Kammitz?

—Ces messieurs se réunissent régulièrement chez le capitaine.