Chacun se tait et le brouhaha de bienvenue prend fin, qui, à l’instant, accueillait Tornten.
—Messieurs, commence le comte qui, au surplus, semble s’adresser plus particulièrement à son vis-à-vis, ce m’est une joie de saluer parmi nous la présence de notre ami Tornten; elle est d’autant plus vive que je sais maintenant pouvoir compter sans réserves sur sa bravoure, ses connaissances et son dévouement pour l’exécution de notre plan. Mais, avant tout, il faut que j’obtienne de notre ami la promesse de ne pas dévoiler un mot de ce qu’il entendra ici.
Thor, étendant la main droite, s’empresse de jurer:
—J’observerai le plus scrupuleux silence à l’égard de qui que ce soit.
—C’est bien. Je n’ai donc plus de secrets pour toi, et suis assuré que tu es de cœur avec nous. Tu le sais, celui que nous aimons et vénérons tous, notre ancien seigneur et empereur, auquel même nos adversaires—et les yeux du comte se portent vers sa droite où siège Grotthauser—ne refusent pas l’hommage de l’estime la plus haute, Guillaume de Hohenzollern est condamné par ses ennemis à vivre ses derniers jours sur l’une des îles Juan-Fernandez. Tu n’ignore pas que sa condamnation viole toute justice et que sa détention, aujourd’hui, est le plus grand crime de l’histoire. Car—et c’est notre ami Grotthauser qui parle, lui dont les principes sont, cependant, loin de faire un suppôt du kaiser—s’il existait un droit d’élever une plainte contre le prisonnier de Juan-Fernandez, ce droit ne pouvait appartenir qu’au peuple allemand. En aucun cas, ses ennemis n’avaient qualité pour obliger la Hollande à leur livrer le kaiser, afin d’en faire le principal personnage de la triste comédie sur les organisateurs de laquelle l’histoire aura à se prononcer en dernier ressort.
—Bravo, fait entendre l’aspirant Paul de Walding, ce qui lui attire, de la part de son frère, un avertissement muet mais énergique.
Sans s’arrêter, le comte Kammitz continue:
—Tous les Allemands ont reçu de l’étranger, dans le traitement infligé au kaiser, un soufflet en plein visage. Que l’on voie en lui le représentant du droit divin en Allemagne, ou, seulement, un Germain comme les autres, c’est, en tous cas, un Allemand, et cet Allemand a subi de la part de l’étranger une injustice, sans que l’empire ait eu le moyen ou la force de s’y opposer. Tant que Guillaume de Hohenzollern languira en exil, nous aurons donc à baisser, devant l’étranger, un front humilié.
Thor approuve, si vigoureusement de la tête, cet exposé, que son assentiment éveille un écho aux lèvres de tous ses amis.
—Très juste! crie-t-on de toutes parts, et même Grotthauser s’associe à cette manifestation.