—Rien donc, depuis que le kaiser a pris le chemin de la déportation, reprend le comte, ne pouvait être plus important à nos yeux que de le délivrer. Seuls, nous étions trop faibles et les moyens nous manquaient d’organiser et de mener à bien une si lourde tâche.
«Que l’on y pense—et l’orateur indique la carte—Juan-Fernandez est, à vol d’oiseau, éloigné de plusieurs milliers de milles de la mère patrie et, par conséquent, impraticable pour une évasion à laquelle ne travailleraient que des particuliers. Ajoutez à cela la surveillance constante des alliés, dans laquelle se distinguent surtout les Français et les Anglais.
«Dès lors, toutes fois que j’étais amené à parler, dans le cercle de nos camarades, d’un projet d’évasion du kaiser, les obstacles surgissaient si nombreux qu’ils entravaient tout initiative... Les circonstances m’amenèrent, à cette époque, à connaître au chevet de notre ami Tornten, qui se débattait alors en proie aux affres du délire, M. Jacob Grotthauser; en dépit de ses opinions politiques qui le classent parmi les adversaires de ma caste, je ne devais pas tarder à voir en lui un vrai Allemand, pour lequel la honte de cette déchéance impériale...
—...Déchéance humaine, corrige intentionnellement Grotthauser.
—...De cette déchéance humaine, acquiesce Kammitz avec un léger sourire, était si pénible, qu’en lui aussi avait germé l’idée de préparer une fin violente; à cette grande misère du peuple allemand. De même que les forces coalisées de nos ennemis avaient fait de notre chef un détenu, de même nous pensions unir nos forces pour délivrer le kaiser.
«A maintes reprises, nous eûmes l’occasion de traiter à fond cette question, mais des obstacles sans nombre se dressaient devant nous.
«De notre gouvernement, aucun secours à attendre...
—La honte allemande, par-dessus la misère allemande!...
—Malheureusement, il en est ainsi. Laissés à notre propre initiative, nous pouvions bien forger des plans, mais faire un pas décisif, jamais.
«C’est à ce point qu’en étaient nos projets quand je reçus, il y a quinze jours, à Berlin, la visite de M. le capitaine de cavalerie d’Unstett, venu exprès de Munich pour me voir.»