Sans se prononcer, M. Troy écouta avec une expression de railleuse approbation.
«C'est très remarquablement arrangé, madame Ferraris, dit-il; vous bâtissez bien vos phrases et vous posez vos conclusions de main de maître. Si vous étiez homme, vous auriez fait un excellent avocat, vous auriez empoigné les jurés corps à corps: Terminez, ma bonne dame, terminez maintenant. Dites-nous qui vous a envoyé cette lettre contenant le billet de banque. Les deux misérables qui ont assassiné M. Ferraris n'auraient pas, je crois, mis la main à la poche pour vous envoyer mille livres. Qui est-ce, hein? Je crois que le timbre de la poste est Venise. Avez-vous quelque ami dans cette ville intéressante, un ami au coeur large comme sa bourse, qui ait été mis dans le secret et qui veuille vous consoler en gardant l'anonyme?»
Il n'était guère facile de répondre à cela. Mme Ferraris commença à ressentir une sorte de haine pour M. Troy.
«Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit-elle; je ne pense pas qu'il y ait dans cette affaire sujet à_ _plaisanterie.»
Agnès intervint alors pour la première fois. Elle approcha un peu sa chaise de celle de son ami.
«À votre avis, lui demanda-t-elle, quelle explication vous semble plausible?
—J'offenserais Mme Ferraris en le disant, répondit M. Troy.
—Non, monsieur, vous ne m'offenserez en aucune façon,» s'écria Mme Ferraris qui maintenant ne prenait plus la peine de cacher l'inimitié qu'elle ressentait pour M. Troy.
Le notaire se renversa dans sa chaise.
«Très bien, dit-il, de l'air le plus affable, terminons donc. Remarquez, madame, que je ne discute pas votre manière de voir sur ce qui a pu se passer au palais à Venise. Vous avez les lettres de votre mari, sur lesquelles vous vous appuyez, et vous avez aussi en faveur de votre thèse le départ significatif de la femme de chambre de lady Montbarry. Supposons donc tout d'abord que lord Montbarry ait subi quelque injure, que M. Ferraris ait été le premier à s'en apercevoir, et que les coupables aient eu des raisons de craindre, non seulement qu'il instruisît lord Montbarry de sa découverte, mais encore qu'il pût être le principal témoin à charge contre eux, si le scandale éclatait et venait à se dénouer devant un tribunal. Maintenant, faites bien attention! En admettant tout cela, j'arrive à une conclusion totalement opposée à la vôtre. Voici votre mari dans ce misérable ménage à trois, y vivant d'une manière fort embarrassante pour lui. Que fait-il? Il y a le billet de banque et les quelques mots qu'il vous a envoyés; sans cela, je pourrais dire qu'on a agi prudemment en prenant la fuite et qu'il s'est sagement retiré de l'association dont je viens de parler, après avoir découvert un secret qui pouvait lui attirer certains désagréments; mais la somme que vous avez reçue ne permet pas de soutenir cette opinion. Ma seconde hypothèse n'est pas, je l'avoue, très favorable à M. Ferraris: je crois qu'on a eu intérêt à l'éloigner, et je prétends maintenant qu'il a été payé pour disparaître et que le billet de banque que voici est le prix de son départ subit, prix que les coupables ont envoyé à sa femme.»