»—Soyez sans crainte, messieurs, dit-il, la porte tient bon. J'avais grand intérêt à y veiller moi-même, lorsque nous sommes venus nous installer ici. La chimie expérimentale est mon étude favorite et mon laboratoire, depuis que nous sommes à Venise, est ici.

» Cette dernière phrase nous expliqua une odeur bizarre répandue dans les caveaux, odeur qui nous frappa au moment où nous y entrâmes. Cette odeur était pour ainsi dire d'une double essence, elle semblait tout d'abord légèrement aromatique, mais ensuite on s'apercevait d'une senteur âcre qui saisissait à la gorge. Les fourneaux, les appareils du baron et tous les autres ustensiles bizarres que nous vîmes parlaient par eux-mêmes ainsi que les paquets de produits chimiques qui portaient très lisiblement sur l'étiquette le nom et l'adresse des fournisseurs.

»—Ce n'est pas un endroit agréable pour travailler, nous dit le baron, mais ma soeur est très peureuse, elle a horreur des odeurs de produits chimiques et des explosions; aussi m'a-t-elle relégué dans ces régions souterraines, afin de ne s'apercevoir en aucune façon de mes expériences.

_» _Il étendit les mains sur lesquelles nous avions déjà remarqué des gants.

»—Il arrive quelquefois des accidents, quelque précaution qu'on puisse prendre, ajouta-t-il; ainsi, l'autre jour je me suis brûlé les mains en essayant un nouveau mélange, mais elles commencent à se guérir maintenant.

» Si nous insistons sur tous ces détails, qui semblent n'avoir aucune importance, c'est pour montrer que notre visite du palais n'a été entravée en aucune façon. Nous avons même été admis dans la chambre particulière de lady Montbarry, pendant qu'elle était sortie quelques instants pour prendre l'air. Nous avons été spécialement chargés d'examiner avec soin la résidence du lord, parce que l'extrême isolement de sa vie a Venise, et l'étonnant départ des deux seuls domestiques de la maison pouvaient peut-être avoir un certain rapport avec son décès inattendu. Nous n'avons rien trouvé qui justifiât l'ombre d'un soupçon.

» Quant à la vie retirée que menait lord Montbarry, nous en avons parlé avec le consul d'Angleterre et le banquier de la famille, les deux seules personnes qui aient été en rapport avec lui. Il se présenta lui-même une fois à la maison de banque pour se faire remettre de l'argent sur une lettre de crédit, et refusa d'accepter l'invitation que lui fit le banquier de venir passer quelques heures à sa résidence particulière, invoquant son état de santé. Lord Montbarry écrivit la même chose au consul, en lui envoyant sa carte pour s'excuser de ne pas rendre personnellement la visite qui lui avait été faite au palais. Nous avons eu la lettre entre les mains, et nous sommes heureux de pouvoir en donner la copie suivante:

«Les années que j'ai passées dans les Indes ont fortement ébranlé ma constitution; j'ai cessé d'aller dans le monde, ma seule occupation maintenant est l'étude de la littérature orientale, le climat de l'Italie est meilleur pour ma santé que celui de l'Angleterre, sans cela je n'aurais jamais quitté mon pays, je vous prie donc de vouloir bien accepter les excuses d'un malade qui ne trouve de soulagement que dans l'étude. Ma vie d'homme du monde est terminée maintenant.»

» La réclusion volontaire de lord Montbarry nous parait expliquée par ces quelques lignes; nous n'avons néanmoins épargné ni nos peines ni nos recherches sur d'autres pistes. Nous n'avons rien trouvé qui puisse faire naître le plus léger soupçon.

» Quant au départ de la femme de chambre, nous avons vu le reçu de ses gages, dans lequel elle déclare expressément qu'elle quitte le service de lady Montbarry, parce qu'elle n'aime pas le continent et qu'elle veut retourner dans son pays. Ce qui s'est passé là n'a rien d'étrange et arrive fort souvent quand on emmène des domestiques anglais à l'étranger.