» Lady Montbarry nous a appris qu'elle n'a pas cherché à remplacer sa femme de chambre, à cause de l'extrême antipathie qu'avait son mari pour les figures nouvelles, surtout depuis que son état de santé s'était aggravé.

» La disparition du courrier Ferraris est évidemment un fait extraordinaire. Ni lady Montbarry ni le baron ne peuvent l'expliquer; aucune recherche de notre part n'a amené le moindre éclaircissement à ce mystère, mais nous n'avons rien trouvé non plus qui puisse faire rattacher ce fait de près ou de loin à la cause spéciale de notre enquête. Nous avons été jusqu'à examiner la malle que Ferraris a laissée. Elle ne contient que des effets et du linge. La malle est entre les mains de la police.

» Nous avons eu aussi occasion de parler en particulier à la vieille femme qui fait les chambres qu'occupent la veuve et le baron. Elle a été prise sur la recommandation du propriétaire du restaurant qui fournit le repas à la famille. Sa réputation est excellente, malheureusement son intelligence obtuse en fait un témoin de nulle valeur pour nous. Nous avons mis toute la patience et tout le soin possibles à la questionner: elle s'est montrée pleine de bonne volonté, mais nous n'en avons rien tiré qui vaille la peine d'être reproduit dans le présent rapport.

» Le second jour de notre arrivée, nous eûmes l'honneur d'une entrevue avec lady Montbarry. Elle avait l'air complètement abattue, très souffrante, et semblait ne pas comprendre ce que nous lui voulions. Le baron Rivar, qui nous introduisit auprès d'elle, expliqua la cause de notre séjour à Venise, et fit de son mieux pour la convaincre que nous ne faisions que remplir une formalité. Après cette explication, le baron se retira.

» Les questions que nous adressâmes à lady Montbarry avaient surtout rapport, bien entendu, à la maladie du lord. Elle nous répondit par saccades, d'une manière très nerveuse, mais, en apparence du moins, sans la moindre réserve. Voici le résultat de notre conversation avec elle:

» La santé de lord Montbarry n'était plus la même depuis quelque temps; il se montrait nerveux et irritable. Le 13 novembre dernier, il se plaignit d'avoir attrapé froid, la nuit fut mauvaise, le jour suivant il garda le lit. Milady proposa d'aller chercher un médecin. Il s'y refusa, disant qu'il pouvait parfaitement se soigner lui-même pour un rhume. À sa demande, on lui fit de la limonade chaude, pour le faire transpirer. La femme de chambre de lady Montbarry était déjà partie à cette époque, le courrier Ferraris restait donc seul comme domestique: ce fut lui qui alla acheter des citrons.

Lady Montbarry fit la boisson de ses propres mains. Elle eut le résultat qu'on en attendait: le lord eut quelques heures de sommeil. Dans la journée, lady Montbarry ayant besoin de Ferraris le sonna. Il ne_ _répondit pas à cet appel. Le baron Rivar le chercha en vain dans le palais et dans la ville. À partir de ce moment on n'a pu découvrir aucune trace de Ferraris. Ceci se passa le 14 novembre.

» Dans la nuit du 14, les symptômes de fièvre qui s'étaient déjà manifestés reprirent avec plus de force: on attribua cette recrudescence de la maladie à l'ennui et à l'inquiétude causée par la disparition mystérieuse de Ferraris. Il avait été impossible de la cacher au lord, qui demandait fort souvent le courrier, insistant pour que l'homme remplaçât à son chevet lady Montbarry ou le baron.

» Le 15, le jour où la vieille femme vint pour la première fois faire le ménage, le lord se plaignit d'un violent mal de gorge et d'un sentiment d'oppression sur la poitrine. Ce jour-là et le lendemain 16, lady Montbarry et le baron tâchèrent de le décider à voir un docteur, mais il s'y refusa de nouveau.

»—Je ne veux pas voir de visages étrangers; mon rhume suivra son cours, les médecins n'y peuvent rien.