Les femmes et les eunuques, qui n'avaient jamais rien vu de pareil, frémissaient à l'aspect des gorges des montagnes, et faisaient des cris pitoyables en voyant les horribles précipices qui bordaient le sentier rapide où l'on était. La nuit tomba avant que le cortège eût atteint le sommet du plus haut rocher. Alors un vent impétueux mit en pièces les rideaux des palanquins et des cages, et laissa les pauvres dames exposées à toutes les fureurs de l'orage. L'obscurité du ciel augmentait la terreur de cette nuit désastreuse; aussi n'était-ce que miaulement des pages et pleurs des demoiselles.
Pour surcroît de malheur, on entendit des rugissements effroyables, et bientôt on aperçut dans l'épaisseur des forêts des yeux flamboyants, qui ne pouvaient être que ceux de diables ou de tigres. Les pionniers qui préparaient le chemin du mieux qu'ils pouvaient, et une partie de l'avant-garde, furent dévorés avant que de pouvoir se reconnaître. La confusion était extrême; les loups, les tigres et les autres animaux carnassiers, invités par leurs compagnons, accouraient de toutes parts. On entendait partout croquer des os, et dans l'air, un épouvantable battement d'ailes; car les vautours commençaient à se mettre de la partie.
L'effroi parvint enfin au grand corps de troupes qui entourait le Monarque et son sérail, et qui était à deux lieues de distance. Vathek, choyé par ses eunuques, ne s'était encore aperçu de rien; il était mollement couché sur des coussins de soie dans son ample litière; et pendant que deux petits pages, plus blancs que l'émail de Franguistan, lui chassaient les mouches, il dormait d'un profond sommeil, et voyait briller les trésors de Suleïman dans ses rêves. Les clameurs de ses femmes le réveillèrent en sursaut, et au lieu du Giaour avec sa clef d'or, il vit Bababalouk tout transi et consterné. Sire, s'écria ce fidèle serviteur du plus puissant des Monarques, le malheur est à son comble; les bêtes féroces, qui ne vous respecteraient pas plus qu'un âne mort, sont tombées sur vos chameaux. Trente des plus richement chargés ont été dévorés avec leurs conducteurs; vos boulangers, vos cuisiniers, et ceux qui portaient vos provisions de bouche ont éprouvé le même sort, et si notre saint Prophète ne nous protège pas, nous ne mangerons plus de notre vie. A ce mot de manger, le Calife perdit toute contenance; il hurla et se donna de grands coups. Bababalouk voyant que son maître avait tout-à-fait perdu la tête, se boucha les oreilles pour s'éviter au moins le tintamarre du sérail. Et comme les ténèbres augmentaient, et que la rumeur devenait toujours plus grande, il prit un parti héroïque. Allons, mesdames et mes confrères, cria-t-il de toutes ses forces, mettons la main à l'œuvre, battons le briquet au plus vite! Il ne sera pas dit que le Commandeur des vrais Croyants serve de pâture à des animaux infidèles.
Quoiqu'il n'y eût pas mal de capricieuses et de revêches parmi ces belles, toutes furent soumises dans cette occasion. En un clin-d'œil, on vit paraître des feux dans toutes les cages. Dix mille flambeaux furent allumés sur-le-champ, tout le monde s'arme de gros cierges, et le Calife lui-même en fait autant. Des étoupes trempées dans l'huile et allumées au bout de longues perches, jetaient tant d'éclat que les rochers paraissaient éclairés comme en plein jour. L'air était rempli de tourbillons d'étincelles, et le vent les chassant partout, le feu prit à la fougère et aux broussailles. Dans peu, l'incendie fit des progrès rapides; on vit ramper de toutes parts des serpents au désespoir et qui abandonnaient leur demeure avec des sifflements effroyables. Les chevaux, le nez au vent, hennissaient, battaient du pied, et ruaient sans quartier.
Une des forêts de cèdre qu'on côtoyait alors s'embrasa, et les branches qui pendaient sur le chemin communiquèrent les flammes aux fines mousselines et aux belles toiles qui couvraient les cages des dames, et elles furent obligées d'en sortir, au hasard de se rompre le col. Vathek, vomissant mille blasphèmes, fut forcé tout comme les autres, de mettre ses pieds sacrés à terre.
Jamais rien de pareil n'était arrivé: les dames qui ne savaient pas se tirer d'affaire, tombaient dans la fange, pleines de dépit, de honte et de rage. Moi, marcher! disait l'une; moi, mouiller mes pieds! disait l'autre; moi salir mes robes! s'écriait une troisième: exécrable Bababalouk! disaient-elles toutes à la fois, ordure d'enfer! Qu'avais-tu besoin de flambeaux? Plutôt que les tigres nous eussent dévorées, que d'être vues dans l'état où nous sommes! Nous voilà perdues pour jamais. Il n'y aura pas de porte-faix dans l'armée, ni de décrotteur de chameaux qui ne puisse se vanter d'avoir vu une partie de notre corps, et, qui pis est, nos visages. En disant ces mots les plus modestes se jetèrent la face dans les ornières. Celles qui avaient un peu plus de courage en voulurent à Bababalouk; mais lui, qui les connaissait et qui était fin, s'enfuit à toutes jambes avec ses confrères, en secouant leurs torches et battant des timbales.
L'incendie répandit une lumière aussi vive que le soleil au plus beau jour de la canicule, et il faisait chaud à proportion. Oh comble d'horreur! On voyait le Calife embourbé comme un simple mortel! Ses sens commencèrent à s'engourdir; il ne pouvait plus avancer. Une de ses femmes Ethiopiennes (car il en avait une grande variété) eut pitié de lui, le prit à brasse-corps, le chargea sur ses épaules, et voyant que le feu gagnait de tous côtés, elle partit comme un trait, malgré le poids de son fardeau. Les autres dames, auxquelles le danger avait rendu l'usage de leurs jambes, la suivirent de toutes leurs forces; les gardes se mirent à galoper après, et les palefreniers faisaient courir les chameaux en se culbutant les uns sur les autres.
On arriva enfin au lieu où les bêtes féroces avaient commencé le carnage; mais elles avaient trop d'esprit pour ne s'être pas retirées au bruit d'un si horrible vacarme, ayant, du reste, soupé à merveille. Bababalouk se saisit pourtant de deux ou trois des plus grasses, et qui s'étaient tant remplies qu'elles ne pouvaient plus bouger. Il se mit à les écorcher proprement; et comme on était déjà assez éloigné de l'embrasement pour que la chaleur n'en fût que médiocre et agréable, on se détermina à s'arrêter dans l'endroit où l'on était. On ramassa les lambeaux des toiles peintes; on enterra les débris du repas des loups et des tigres; on se vengea sur quelques douzaines de vautours qui en avaient leur saoul; et après avoir fait le dénombrement des chameaux qui préparaient tranquillement du sel ammoniac, on encagea tant bien que mal les dames, et on dressa la tente impériale sur le terrain le moins raboteux.
Vathek s'étendit sur ses matelas de duvet, et commençait à se refaire des secousses de l'Ethiopienne; c'était une rude monture! Le repos ramena son appétit accoutumé; il demanda à manger; mais hélas! ces pains délicats qu'on cuisait dans des fours d'argent[16] pour sa bouche royale, ces gâteaux friands, ces confitures ambrées, ces flacons de vin de Shiraz, ces porcelaines remplies de neige, ces excellents raisins qui croissent sur les bords du Tigre; tout avait disparu! Bababalouk n'avait à offrir qu'un gros loup rôti, des vautours à la daube, des herbes amères, des champignons vénéneux, des chardons et des racines de mandragore qui ulcéraient la gorge et mettaient la langue en pièces. Pour toutes liqueurs, il ne possédait que quelques phioles de méchante eau-de-vie, que les marmitons avaient cachées dans leurs pabouches. On conçoit qu'un repas aussi détestable dut mettre Vathek au désespoir; il se bouchait le nez et mâchait avec des grimaces affreuses. Cependant, il ne mangea pas mal, et s'endormit pour mieux digérer.
Pendant ce temps tous les nuages avaient disparu de dessus l'horizon. Le soleil était ardent, et ses rayons, réfléchis par les rochers, rôtissaient le Calife, malgré les rideaux qui l'enveloppaient. Un essaim de moucherons fétides et couleur d'absynthe, le piquaient jusqu'au sang. N'en pouvant plus, il se réveille en sursaut, et hors de lui; il ne savait que devenir, et se débattait de toutes ses forces, tandis que Bababalouk continuait de ronfler, couvert de ces vilains insectes qui lui courtisaient le nez. Les petits pages avaient jeté leurs éventails par terre. Ils étaient à moitié morts, et employaient leurs voix expirantes à faire des reproches amers au Calife, qui, pour la première fois de sa vie, entendit la vérité.