Alors, il renouvella ses imprécations contre le Giaour, et commença même à dire quelques douceurs à Mahomet. Où suis-je? s'écriait-il: quels sont ces affreux rochers! ces vallées de ténèbres! sommes-nous arrivés à l'épouvantable Caf! la Simorgue[17] va-t-elle venir me crever les yeux pour venger mon expédition impie! En parlant ainsi, il mit la tête à une ouverture du pavillon; mais hélas! quels objets se présentèrent à sa vue! D'un côté, une plaine de sable noir dont on ne voyait point l'extrémité; de l'autre, des rochers perpendiculaires tout couverts de ces abominables chardons qui lui faisaient encore cuire la langue. Il crut pourtant découvrir parmi les ronces et les épines, quelques fleurs gigantesques; il se trompait: ce n'était que des morceaux de toiles peintes, et des lambeaux de son magnifique cortège. Comme il y avait plusieurs crevasses dans le roc, Vathek prêta l'oreille, dans l'espoir d'y entendre le bruit de quelque torrent; mais il n'entendit que le sourd murmure de gens, qui, en maudissant leur voyage, demandaient de l'eau. Il y en avait même qui criaient auprès de lui: Pourquoi avons-nous été conduits ici? Notre Calife a-t-il quelqu'autre tour à bâtir? Ou est-ce que les Afrites[18] impitoyables que Carathis aime tant, font ici leur demeure?
A ce nom de Carathis, Vathek se ressouvint de certaines tablettes qu'elle lui avait données, en lui conseillant d'y avoir recours dans les cas désespérés. Pendant qu'il les feuilletait, il entendit un cri de joie et des battements de mains; les rideaux du pavillon s'ouvrirent, et il vit Bababalouk suivi d'une troupe de ses favorites. Ils lui amenaient deux nains d'une coudée de haut, portant une grande corbeille remplie de melons, d'oranges et de grenades, et qui chantaient d'une voix argentine les paroles suivantes: «Nous habitons sur la cîme de ces rochers, une cabane tissue de cannes et de joncs; les aigles nous envient notre séjour; une petite source nous y fournit de quoi faire l'Abdeste, et jamais un jour ne se passe sans que nous récitions les prières prescrites par notre saint Prophète. Nous vous chérissons, ô Commandeur des Fidèles! Notre maître, le bon Emir Fakreddin vous chérit aussi; il révère en vous le Vicaire de Mahomet. Tout petits que nous sommes, il a de la confiance en nous; il sait que nos cœurs sont aussi bons que nos corps paraissent méprisables; et il nous a placés ici pour secourir ceux qui s'égarent dans ces tristes montagnes. Nous étions, la nuit dernière, occupés dans notre petite cellule de la lecture du saint Koran, lorsque les vents impétueux ont éteint tout-à-coup nos lumières, et fait trembler notre habitation. Deux heures se sont écoulées dans les plus profondes ténèbres; alors, nous entendîmes au loin des sons que nous avons pris pour ceux des clochettes d'un Cafila qui traversait les rocs. Bientôt des cris, des rugissements et le son des tymbales ont frappé nos oreilles. Glacés d'effroi, nous avons pensé que le Deggial avec ses anges exterminateurs, venait répandre ses fléaux sur la terre. Au milieu de ces réflexions, des flammes couleur de sang se sont élevées sur l'horison, et quelques moments après, nous fûmes tout couverts d'étincelles. Hors de nous-mêmes par ce spectacle effrayant, nous nous sommes agenouillés, nous avons ouvert le livre dicté par les bienheureuses intelligences, et à la clarté des feux qui nous entouraient, nous avons lu le verset qui dit: On ne doit mettre sa confiance qu'en la miséricorde du Ciel; il n'y a de ressource que dans le saint Prophète; la montagne de Caf elle-même peut trembler, la puissance d'Allah est seule inébranlable. Après avoir prononcé ces paroles, un calme céleste s'est emparé de nos ames; il s'est fait un profond silence, et nos oreilles ont distinctement ouï dans l'air une voix qui disait: Serviteurs de mon Serviteur fidèle, mettez vos sandales, et descendez dans l'heureuse vallée qu'habite Fakreddin; dites-lui qu'une occasion illustre se présente pour satisfaire la soif de son cœur hospitalier: c'est le Commandeur des vrais Croyants qui erre lui-même dans ces montagnes; il faut le secourir. Joyeusement, nous avons obéi à l'angélique mission; et notre maître plein d'un zèle pieux, a cueilli de ses propres mains ces melons, ces oranges, ces grenades; il nous suit avec cent dromadaires chargés des eaux les plus limpides de ses fontaines. Il vient baiser la frange de votre robe sacrée, et vous supplier d'entrer dans son humble demeure, qui est enchâssée dans ces déserts arides comme une émeraude dans le plomb.» Les nains, après avoir ainsi parlé restèrent debout les mains croisées sur l'estomac, et dans un profond silence.
Pendant cette belle harangue, Vathek s'était saisi de la corbeille, et long-temps avant qu'elle fût finie, les fruits s'étaient fondus dans sa bouche. A mesure qu'il les mangeait, il devenait pieux, récitait ses prières, et demandait en même temps le Koran et du sucre.
Il était dans ces dispositions, quand les tablettes, qu'il avait posées à l'apparition des nains, lui donnèrent dans la vue; il les reprit, mais il pensa tomber de son haut, en y voyant en grands caractères rouges, tracés par la main de Carathis, ces paroles qui étaient d'un à-propos à faire trembler: «Garde-toi bien des vieux docteurs et de leurs petits messagers qui n'ont qu'une coudée; méfie-toi de leurs supercheries pieuses; au lieu de manger leurs melons, il faut les mettre eux-mêmes à la broche. Si tu es assez faible pour entrer chez eux, la porte du palais souterrain se fermera, et son mouvement te mettra en lambeaux. On crachera sur ton corps, et les chauve-souris feront leur nid de ton ventre.»
Que signifie ce galimathias épouvantable? s'écria le Calife: faut-il que j'expire de soif dans ces déserts de sable, pendant que je puis me rafraîchir dans l'heureuse vallée des melons et des concombres? Que maudit soit le Giaour avec son portail d'ébène! Il m'a fait assez morfondre; d'ailleurs, qui me donnera des lois? Je ne dois entrer chez personne, dit-on; eh! puis-je entrer dans quelque lieu qui ne m'appartienne? Bababalouk, qui ne perdait pas une parole de ce soliloque, y applaudissait de tout son cœur, et toutes les dames furent de son avis; ce qui jusqu'alors n'était pas arrivé.
On fêta les nains, on les caressa, on les mit bien proprement sur de petits carreaux de satin, on admira la symmétrie de leurs petits corps; on voulait tout voir; on leur présenta des breloques et du bonbon; mais ils refusèrent tout avec une gravité admirable. Ils grimpèrent sur l'estrade du Calife, et se plaçant sur ses épaules, ils lui bourdonnèrent des prières dans les deux oreilles. Leurs petites langues allaient comme les feuilles du tremble, et la patience de Vathek touchait à sa fin, quand les acclamations des troupes annoncèrent l'arrivée de Fakreddin, avec cent barbons, autant de Korans, et autant de dromadaires. On se mit vîte aux ablutions et à réciter le Bismillah[19]. Vathek se débarrassa de ses importuns moniteurs, et en fit de même; car il avait les mains brûlantes.
Le bon Emir, qui était religieux à toute outrance, et grand complimenteur, fit une harangue cinq fois plus longue, et cinq fois moins intéressante, que celle de ses petits précurseurs. Le Calife n'y pouvant plus tenir, s'écria: Pour l'amour de Mahomet! finissons, mon cher Fakreddin, et allons dans votre verte vallée, manger les beaux fruits dont le ciel vous a fait présent. Sur ce mot d'allons, on se mit en marche; les vieillards allaient un peu lentement; mais Vathek, sous-main, avait ordonné aux petits pages d'éperonner les dromadaires. Les cabrioles que ces animaux faisaient, et l'embarras de leurs cavaliers octogénaires, étaient si plaisants, qu'on n'entendait qu'éclats de rire dans toutes les cages.
On descendit pourtant heureusement dans la vallée par de grands escaliers que l'Emir avait fait pratiquer dans le roc; et déjà on commençait à entendre le murmure des ruisseaux et le frémissement des feuilles. Le cortège enfila bientôt un sentier bordé d'arbustes fleuris, qui aboutissait à un grand bois de palmier, dont les branches ombrageaient un vaste bâtiment de pierre de taille. Cet édifice était couronné de neuf dômes, et orné d'autant de portails de bronze, sur lesquels les mots suivants étaient gravés en émail: C'est ici l'asile des pélerins, le refuge des voyageurs, et le dépôt des secrets de tous les pays du monde.
Neuf pages, beaux comme le jour, et décemment vêtus de longues robes de lin d'Egypte, se tenaient à chaque porte. Ils reçurent la procession d'un air ouvert et caressant. Quatre des plus aimables placèrent le Calife sur un techtravan[20] magnifique; quatre autres un peu moins gracieux se chargèrent de Bababalouk, qui tressaillait de joie en voyant l'heureux gîte qu'il devait avoir: le reste du train fut soigné par les autres pages.
Quand tout ce qui était mâle eut disparu, la porte d'une grande enceinte qu'on voyait à droite, tourna sur ses gonds harmonieux, et il en sortit une jeune personne d'une taille légère, et dont la chevelure d'un blond cendré flottait au gré des zéphirs du crépuscule. Une troupe de jeunes filles, semblables aux Pléiades, la suivait sur la pointe des pieds. Elles accoururent toutes aux pavillons où étaient les sultanes, et la jeune dame s'inclinant avec grace leur dit: Mes charmantes princesses, on vous attend; nous avons dressé les lits de repos, et jonché vos appartements de jasmin: nul insecte n'écartera le sommeil de vos paupières, nous les chasserons avec un million de plumes. Venez donc, aimables dames, rafraîchir vos pieds délicats, et vos membres d'ivoire dans des bains d'eau de rose; et, à la douce lueur des lampes parfumées, vos servantes vous feront des contes. Les sultanes acceptèrent avec grand plaisir ces offres obligeantes, et suivirent la jeune dame dans le harem de l'Emir; mais il faut les quitter un moment pour retourner au Calife.