Gulchenrouz, de son côté, s'était échappé des mains de Bababalouk, et revenait en ce moment, lorsqu'il vit Fakreddin et sa fille étendus par terre. Il cria au secours, tant qu'il put. Ce pauvre enfant tâchait de ranimer Nouronihar par ses caresses. Pâle et haletant, il ne cessait de baiser la bouche de son amante. Enfin, la douce chaleur de ses lèvres la fit revenir, et bientôt elle reprit tous ses sens.

Lorsque Fakreddin fut remis de l'œillade du Calife, il se mit sur son séant, et regardant autour de lui pour voir si ce dangereux prince était sorti, il fit appeler Shaban et Sutlemémé, et, les tirant à part, il leur dit: Mes amis, aux grands maux, il faut des remèdes violents. Le Calife porte l'horreur et la désolation dans ma famille; je ne saurais résister à sa puissance; un autre de ses regards me mettrait au tombeau. Qu'on me donne de cette poudre assoupissante qu'un Derviche m'apporta de l'Arracan; j'en ferai prendre à ces deux enfants une dose dont l'effet dure trois jours. Le Calife les croira morts. Alors, feignant de les enterrer, nous les porterons dans la caverne de la vénérable Meimouné, à l'entrée du grand désert de sable, près de la cabane de mes nains; et quand tout le monde sera retiré, vous, Shaban, avec quatre eunuques choisis, vous les transporterez près du lac où vous aurez fait porter des provisions pour un mois. Un jour pour la surprise, cinq pour les pleurs, une quinzaine pour les réflexions, et le reste pour se préparer à se remettre en marche; voilà, selon mon calcul, tout le temps que Vathek prendra, et j'en serai quitte.

L'idée est bonne, dit Sutlemémé; il en faut tirer tout le parti possible. Nouronihar me paraît avoir du goût pour le Calife. Soyez sûr qu'aussi long-temps qu'elle le saura ici, malgré tout son attachement pour Gulchenrouz, nous ne pourrons pas la faire tenir dans ces montagnes. Persuadons-lui qu'elle est réellement morte, ainsi que Gulchenrouz, et que tous deux ont été transportés dans ces rochers, pour y expier les petites fautes que l'amour leur a fait commettre. Nous leur dirons que nous nous sommes tués de désespoir, et vos petits nains, qu'ils n'ont jamais vus, leur paraîtront des personnages extraordinaires. Les sermons qu'ils leur feront, produiront un grand effet sur eux, et je gage que tout se passera le mieux du monde. J'approuve ton idée, dit Fakreddin; mettons la main à l'œuvre.

Aussitôt, on alla chercher la poudre; on la mit dans du sorbet, et Nouronihar et Gulchenrouz, sans se douter de rien, avalèrent le mélange. Une heure après, ils sentirent des angoisses et des palpitations de cœur. Un engourdissement universel s'empara d'eux. Ils se levèrent, et montant l'estrade avec peine, ils s'étendirent sur le sopha. Réchauffe-moi, ma chère Nouronihar, disait Gulchenrouz, en la tenant étroitement embrassée; mets ta main sur mon cœur: il est de glace. Ah! tu es aussi froide que moi. Le Calife nous aurait-il tué tous les deux avec son terrible regard? Je meurs, repartit Nouronihar d'une voix éteinte, serre-moi; que du moins j'exhale mon ame sur tes lèvres. Le tendre Gulchenrouz poussa un profond soupir, leurs bras tombèrent et ils n'en dirent pas davantage; tous les deux restèrent comme morts.

Alors, de grands cris retentirent dans le harem. Shaban et Sutlemémé jouèrent les désespérés avec beaucoup d'adresse. L'Emir, fâché d'en venir à ces extrémités, faisait pour la première fois l'épreuve de la poudre, et n'avait pas besoin de contrefaire l'affligé. On avait éteint les lumières, à l'exception de deux lampes qui jetaient une triste lueur sur le visage de ces belles fleurs, qu'on croyait fanées dans le printemps de leur vie; et les esclaves, qui s'étaient rassemblés de toutes parts, restèrent immobiles au spectacle qui s'offrait à leurs yeux. On apporta les vêtements funèbres; on lava leurs corps avec de l'eau rose; on les revêtit de simarres plus blanches que l'albâtre: et leurs belles tresses, nouées ensemble, furent parfumées des odeurs les plus exquises.

On allait poser sur leurs têtes deux couronnes de jasmin, leur fleur favorite, lorsque le Calife, qui venait d'apprendre cet événement tragique, arriva. Il était aussi pâle et hagard, que les Goules qui errent la nuit dans les sépulcres. Dans cette circonstance, il s'oublia lui-même et le monde entier; il se précipita au milieu des esclaves, se prosterna au pied de l'estrade, et se frappant la poitrine, il se qualifiait d'atroce meurtrier, et faisait mille imprécations contre lui-même. Mais lorsque d'une main tremblante, il eut levé le voile qui couvrait le visage blême de Nouronihar, il jeta un grand cri, et tomba comme mort. Le chef des eunuques fit d'horribles grimaces, et l'emporta sur-le-champ, en disant: Je l'avais bien prévu que Nouronihar lui jouerait quelque mauvais tour.

Dès que le Calife fut éloigné, l'Emir commanda les cercueils, et fit défendre l'entrée du harem. On ferma toutes les fenêtres; on brisa tous les instruments de musique, et les Imans commencèrent à réciter des prières. Les pleurs et les lamentations redoublèrent dans la soirée qui suivit ce jour lugubre. Quant à Vathek, il gémissait en silence. On avait été obligé d'assoupir les convulsions de sa rage et de sa douleur, en lui donnant des remèdes calmants.

A la pointe du jour suivant, on ouvrit les grands battants des portes du palais, et le convoi se mit en marche pour se rendre à la montagne. Les tristes cris de Leillah-Illeilah[28] parvinrent jusqu'au Calife. Il voulut à toute force se cicatriser et suivre la pompe funèbre; jamais on n'aurait pu l'en dissuader, si sa grande faiblesse lui eut permis de marcher: mais il tomba au premier pas, et l'on fut obligé de le mettre au lit, où il resta plusieurs jours dans un état d'insensibilité qui faisait pitié, même à l'Emir.

Quand la procession fut arrivée à la grotte de Meimouné, Shaban et Sutlemémé congédièrent tout le monde. Les quatre eunuques affidés restèrent avec eux; et après s'être reposés quelques moments auprès des cercueils, auxquels on avait laissé de l'air, ils les firent porter sur les bords d'un petit lac bordé d'une mousse grisâtre. Ce lieu était le rendez-vous des hérons et des cigognes qui y pêchaient continuellement des petits poissons bleus. Les nains, instruits par l'Emir, ne tardèrent pas à s'y rendre, et avec l'aide des eunuques, ils construisirent des cabanes de cannes et de joncs; ouvrage dans lequel ils réussissaient à merveille. Ils élevèrent aussi un magasin pour les provisions, un petit oratoire pour eux-mêmes, et une pyramide de bois. Elle était faite de bûches arrangées avec beaucoup d'exactitude et servait à l'entretien du feu; car il faisait froid dans le creux de ces montagnes.

Vers le soir, on alluma deux grands feux sur le bord du lac; on tira les deux jolis corps de leurs cercueils, et ils furent posés doucement dans la même cabane, sur un lit de feuilles sèches. Les deux nains se mirent à réciter le Koran d'une voix claire et argentine. Shaban et Sutlemémé se tenaient debout, à quelque distance, et attendaient avec beaucoup d'inquiétude que la poudre eût fait son effet. Enfin, Nouronihar et Gulchenrouz étendirent faiblement les bras, et ouvrant les yeux ils regardèrent avec le plus grand étonnement tout ce qui les entourait. Ils essayèrent même de se lever; mais les forces leur manquant, ils retombèrent sur leur lit de feuilles. Aussitôt, Sutlemémé leur fit avaler d'un cordial dont l'Emir l'avait munie.