Alors, Gulchenrouz se réveilla tout-à-fait, éternua bien fort, et se leva avec un élan qui marquait toute sa surprise. Lorsqu'il fut hors de la cabane, il huma l'air avec une extrême avidité, et s'écria: Je respire, j'entends des sons, je vois un firmament semé d'étoiles! j'existe encore. A ces accents chéris, Nouronihar se débarrassa des feuilles, et courut serrer Gulchenrouz dans ses bras. Les longues simarres dont ils étaient revêtus, leurs couronnes de fleurs et leurs pieds nus, furent les premières choses qui frappèrent ses regards. Elle cacha son visage dans ses mains pour réfléchir. La vision du bain enchanté, le désespoir de son père, et surtout la figure majestueuse de Vathek lui roulaient dans l'esprit. Elle se ressouvenait d'avoir été malade et mourante, aussi bien que Gulchenrouz; mais toutes ces images étaient confuses dans sa tête. Ce lac singulier, ces flammes réfléchies dans les eaux paisibles, les pâles couleurs de la terre, ces cabanes bizarres; ces joncs qui se balançaient tristement d'eux-mêmes, ces cigognes, dont le cri lugubre se mêlait aux voix des nains; tout la convainquit que l'ange de la mort lui avait ouvert le portail de quelque nouvelle existence.
Gulchenrouz, de son côté, dans des transes mortelles, s'était collé contre sa cousine. Il se croyait aussi dans le pays des fantômes, et s'effrayait du silence qu'elle gardait. Parle, lui dit-il enfin, où sommes-nous? Vois-tu ces spectres qui remuent cette braise ardente? Seraient-ce Monkir et Nekir[29] qui vont nous y jeter? Le fatal pont[30] traverserait-il ce lac, dont la tranquillité nous cache peut-être un abîme d'eau, où nous ne cesserons de tomber pendant des siècles?
Non, mes enfants, leur dit Sutlemémé en s'approchant d'eux, rassurez-vous; l'ange exterminateur qui a conduit nos ames après les vôtres, nous a assuré que le châtiment de votre vie molle et voluptueuse sera borné à passer une longue suite d'années dans ce lieu mélancolique, où le soleil se montre à peine, où la terre ne produit ni fruits ni fleurs. Voilà nos gardiens, continua-t-elle, en montrant les nains; ils pourvoiront à nos besoins: car des ames aussi profanes que les nôtres tiennent encore un peu à leur grossière existence. Pour tous mets vous ne mangerez que du ris; et votre pain sera trempé dans les brouillards qui couvrent sans cesse ce lac.
A cette triste perspective, les pauvres enfants fondirent en pleurs. Ils se prosternèrent devant les nains, qui soutenant parfaitement bien leur personnage, leur firent, selon la coutume, un discours bien beau et bien long, sur le chameau sacré qui devait, dans quelques milliers d'années, les porter au paradis des fidèles.
Le sermon fini, on fit des ablutions, on loua Allah et le Prophète, on soupa bien maigrement, et on s'en retourna aux feuilles sèches. Nouronihar et son petit cousin furent bien aises de trouver que les morts couchaient dans la même cabane. Comme ils avaient assez dormi, ils s'entretinrent le reste de la nuit de ce qui s'était passé, et cela toujours en s'embrassant de peur des esprits.
Le lendemain matin, qui fut bien sombre et pluvieux, les nains montèrent sur de longues perches plantées en guise de minarets, et appelèrent à la prière. Toute la congrégation s'assembla; Sutlemémé, Shaban, les quatre eunuques, quelques cigognes qui s'ennuyaient de la pêche, et les deux enfants. Ceux-ci s'étaient traînés languissamment hors de leur cabane, et comme leurs esprits étaient montés sur un ton mélancolique et tendre, ils firent leurs dévotions avec ferveur. Après cela, Gulchenrouz demanda à Sutlemémé et aux autres, comment ils avaient fait de mourir si à propos pour eux. Nous nous sommes tués de désespoir après votre mort, répondit Sutlemémé. Nouronihar, qui malgré tout ce qui s'était passé, n'avait pas oublié sa vision, s'écria: Et le Calife! Serait-il mort de douleur? Viendra-t-il ici? Les nains avaient le mot, et répondirent gravement: Vathek est damné sans retour. Je le crois bien, s'écria Gulchenrouz, et j'en suis charmé; car je pense que c'est son horrible œillade qui nous a envoyés ici manger du riz, et entendre des sermons.
Une semaine s'écoula à-peu-près de la même manière sur les bords du lac. Nouronihar pensait aux grandeurs que son ennuyeuse mort lui avait fait perdre; et Gulchenrouz faisait des prières et des paniers de joncs avec les nains, qui lui plaisaient infiniment.
Pendant que cette scène d'innocence se passait au sein des montagnes, le Calife en donnait une autre chez l'Emir. Il n'eut pas plutôt repris l'usage de ses sens, qu'avec une voix qui fit tressaillir Bababalouk, il s'écria: Perfide Giaour! c'est toi qui as tué ma chère Nouronihar; je renonce à toi et demande pardon à Mahomet; il me l'aurait conservée si j'avais été plus sage. Allons, qu'on me donne de l'eau pour faire mes ablutions, et que le bon Fakreddin vienne ici, pour que je me réconcilie avec lui et que nous fassions la prière. Après cela, nous irons ensemble visiter le sépulcre de l'infortunée Nouronihar. Je veux me faire hermite, et passer mes jours sur cette montagne pour y expier mes crimes. Et que mangerez-vous là, lui dit Bababalouk? je n'en sais rien, repartit Vathek; je te le dirai quand j'aurai appétit: ce qui ne m'arrivera, je crois, de long-temps.
L'arrivée de Fakreddin interrompit cette conversation. Dès que Vathek le vit, il lui sauta au col, et le baigna de ses larmes, en lui disant des choses si pieuses, que l'Emir en pleurait de joie, et se félicitait tout bas de l'admirable conversion qu'il venait d'opérer. On comprend qu'il n'osait pas s'opposer au pélerinage de la montagne; ils se mirent donc chacun dans leur litière et partirent.
Malgré l'attention avec laquelle on veillait sur le Calife, on ne put empêcher qu'il ne se fît quelques égratignures sur le lieu où l'on disait que Nouronihar était enterrée. L'on eut grand'peine à l'en arracher, et il jura solennellement qu'il y reviendrait tous les jours, ce qui ne plut pas trop à Fakreddin; mais il se flattait que le Calife ne se hasarderait pas plus avant, et qu'il se contenterait de faire ses prières dans la caverne de Meimouné; d'ailleurs, le lac était si caché dans les rochers, qu'il ne croyait pas possible de le trouver. Cette sécurité de l'Emir était augmentée par la conduite de Vathek. Il tenait bien exactement sa résolution, et revenait de la montagne si dévot et si contrit, que tous les barbons en étaient en extase.