Nouronihar, de son côté, n'était pas tout-à-fait aussi contente. Quoiqu'elle aimât Gulchenrouz, et qu'on la laissât libre avec lui afin d'augmenter sa tendresse, elle le regardait comme un joujou qui n'empêchait pas que l'escarboucle de Giamchid ne fût très-désirable. Elle avait même quelquefois des doutes sur son état, et ne pouvait pas comprendre que les morts eussent tous les besoins et les fantaisies des vivants. Un matin, pour s'en éclaircir, elle se leva doucement d'auprès de Gulchenrouz, pendant que tout dormait encore, et après lui avoir donné un baiser, elle suivit le bord du lac, et vit qu'il se dégorgeait sous un rocher dont la cîme ne lui parut pas inaccessible. Aussitôt elle y grimpa du mieux qu'elle put, et voyant le ciel à découvert, elle se mit à courir comme une biche qui fuit le chasseur. Quoiqu'elle sautât avec la légèreté de l'antelope, elle fut pourtant obligée de s'asseoir sur quelques tamarins pour reprendre haleine. Elle y faisait ses petites réflexions, et croyait reconnaître les lieux, quand tout-à-coup, Vathek se présenta à sa vue. Ce prince inquiet et agité avait devancé l'aurore. Lorsqu'il vit Nouronihar, il resta immobile. Il n'osait approcher de cette figure tremblante et pâle; mais pourtant encore charmante à voir. Enfin, Nouronihar, d'un air moitié content et moitié affligé, leva ses beaux yeux sur lui, et lui dit: Seigneur, vous venez donc manger du riz avec moi, et entendre des sermons? Ombre chérie, s'écria Vathek, vous parlez! vous avez toujours la même forme élégante, le même regard rayonnant! Seriez-vous aussi palpable? En disant ces mots, il l'embrasse de toute sa force, en répétant sans cesse; mais voici de la chair, elle est animée d'une douce chaleur; que veut dire ce prodige?

Nouronihar répondit modestement; Vous savez, Seigneur, que je mourus la nuit même où vous m'honorâtes de votre visite. Mon cousin dit que ce fut d'une de vos œillades, mais je n'en crois rien; elles ne me parurent pas si terribles. Gulchenrouz mourut avec moi, et nous fûmes tous les deux transportés dans un pays bien triste, et où l'on fait très-maigre chère; si vous êtes mort aussi, et que vous veniez nous joindre, je vous plains, car vous serez étourdi par les nains et les cigognes. D'ailleurs, il est fâcheux pour vous et pour moi, d'avoir perdu les trésors du palais souterrain qui nous étaient promis.

A ce nom de palais souterrain, le Calife suspendit ses caresses, qui avaient déjà été assez loin, pour se faire expliquer ce que Nouronihar voulait dire. Alors elle lui raconta sa vision, ce qui l'avait suivie, et l'histoire de sa prétendue mort; elle lui dépeignit le lieu d'expiation d'où elle s'était échappée, d'une manière qui l'aurait fait rire, s'il n'avait pas été très-sérieusement occupé. Elle n'eut pas plutôt cessé de parler, que Vathek la reprenant dans ses bras, lui dit: Allons, lumière de mes yeux, tout est dévoilé. Nous sommes tous deux pleins de vie: votre père est un fripon qui nous a trompés pour nous séparer; et le Giaour, qui, à ce que je comprends, veut nous faire voyager ensemble, ne vaut guères mieux. Ce ne sera pas du moins de long-temps qu'il nous tiendra dans son palais de feu. J'attache plus de valeur à votre belle personne, qu'à tous les trésors des sultans préadamites; et je veux la posséder à mon aise, et en plein air pendant bien des lunes, avant que d'aller m'enfouir sous terre. Oubliez ce petit sot de Gulchenrouz, et…—Ah, Seigneur, ne lui faites point de mal, interrompit Nouronihar. Non, non, reprit Vathek; je vous ai déjà dit de ne rien craindre pour lui; il est trop pétri de lait et de sucre pour que j'en sois jaloux: nous le laisserons avec les nains (qui par parenthèse sont mes anciennes connaissances) c'est une compagnie qui lui convient mieux que la vôtre. Au reste, je ne retournerai plus chez votre père; je ne veux pas l'entendre lui et ses barbons, me criailler aux oreilles que je viole les lois de l'hospitalité, comme si ce n'était pas un plus grand honneur pour vous d'épouser le Souverain du monde, qu'une petite fille habillée en garçon.

Nouronihar n'eut garde de désapprouver un discours aussi éloquent. Elle aurait seulement voulu que l'amoureux Monarque eût marqué un peu plus d'ardeur pour l'escarboucle de Giamchid; mais elle pensa que cela viendrait en son temps, et demeura d'accord de tout, avec la soumission la plus engageante.

Quand le Calife le jugea à propos, il appela Bababalouk qui dormait dans la caverne de Meimouné, et rêvait que le fantôme de Nouronihar l'avait remis sur l'escarpolette, et lui donnait un tel branle, que tantôt il planait au-dessus des montagnes, et tantôt touchait aux abîmes. A la voix de son maître, il s'éveilla en sursaut, courut tout essoufflé, et pensa tomber à la renverse, lorsqu'il crut voir le spectre auquel il venait de rêver. Ah! Seigneur, s'écria-t-il en reculant dix pas, et mettant sa main devant ses yeux: est-ce que vous déterrez les morts? Faites-vous aussi le métier de Goule? Mais n'espérez pas de manger cette Nouronihar; après ce qu'elle m'a fait souffrir, elle sera assez méchante pour vous manger vous-même.

Cesse de faire l'imbécile, dit Vathek; tu seras bientôt convaincu que celle que je tiens dans mes bras, est Nouronihar, bien fraîche et très vivante. Va faire dresser mes tentes dans une vallée que j'ai remarquée ici près; je veux y fixer mon habitation avec cette belle tulipe dont je ranimerai les couleurs. Fais en sorte de nous pourvoir de tout ce qu'il faut pour mener une vie voluptueuse jusqu'à nouvel ordre.

Les nouvelles d'un incident aussi fâcheux parvinrent bientôt aux oreilles de l'Emir. Au désespoir de ce que son stratagème n'avait pas réussi, il s'abandonna à la douleur, et se barbouilla duement le visage avec de la cendre; ses fidèles barbons en firent autant, et son palais tomba dans un affreux désordre. Tout était négligé; on ne recevait plus les voyageurs, on ne faisait plus d'emplâtres; et à la place de l'activité charitable qui régnait dans cet asile, ceux qui l'habitaient n'y montraient plus que des visages d'une coudée de long; ce n'était que gémissements et barbouillages.

Cependant Gulchenrouz était resté pétrifié, en ne trouvant plus sa cousine. Les nains n'étaient pas moins surpris que lui. Sutlemémé seule, plus fine qu'eux tous, soupçonna d'abord ce qui était arrivé. On amusa Gulchenrouz avec la belle espérance qu'il retrouverait Nouronihar dans quelque endroit des montagnes, où la terre jonchée de fleurs d'orange et de jasmin, offrirait des lits plus agréables que ceux des cabanes, où l'on chanterait au son des luths, et où l'on irait à la chasse des papillons.

Sutlemémé était dans le fort de ses descriptions quand un des quatre eunuques la tira à part, lui éclaircit l'histoire de la fuite de Nouronihar, et lui remit les ordres de l'Emir. Aussitôt elle tint conseil avec Shaban et les nains; on plia bagage; on se mit dans une chaloupe, et on vogua tranquillement. Gulchenrouz s'accommodait de tout; mais lorsqu'on arriva à l'endroit où le lac se perdait sous la voûte du rocher, que la barque y fut entrée, et que Gulchenrouz se vit dans une parfaite obscurité, il fut saisi d'une peur horrible et jeta des cris perçants; car il croyait qu'on allait le damner entièrement, pour avoir trop fait le vivant avec sa cousine.

Pendant ce temps, le Calife, et celle qui régnait sur son cœur, filaient des jours heureux. Bababalouk avait fait dresser les tentes et fermer les deux entrées de la vallée avec des paravents magnifiques, doublés de toile des Indes, et gardés par des esclaves Ethiopiens, le sabre à la main. Pour maintenir le gazon de cette belle enceinte dans une fraîcheur perpétuelle, des eunuques blancs ne cessaient d'en faire le tour avec des arrosoirs de vermeil. L'air, auprès du pavillon impérial, était sans cesse agité par le mouvement des éventails; un jour tendre qui passait au travers des mousselines éclairait ce lieu de volupté, et le Calife y jouissait en plein des charmes de Nouronihar. Enivré de délices, il écoutait avec transport sa belle voix, et les accords de son luth. De son côté, elle était ravie d'entendre les descriptions qu'il lui faisait de Samarah, et de sa tour remplie de merveilles. Elle se plaisait surtout à lui faire répéter l'aventure de la boule, et celle de la crevasse où le Giaour se tenait auprès du portail d'ébène.