Le jour s'écoulait dans ces entretiens, et la nuit ces amants se baignaient ensemble dans un grand bassin de marbre noir, qui relevait admirablement la blancheur de Nouronihar. Bababalouk, avec qui cette belle était rentrée en grace, prenait soin que leurs repas fussent servis avec la plus grande délicatesse; c'était toujours quelques mets nouveaux; et il fit chercher à Schiraz un vin pétillant et délicieux, encavé avant la naissance de Mahomet. On cuisait dans de petits fours pratiqués dans le roc, des pains au lait que Nouronihar pétrissait de ses mains délicates; ce qui leur donnait une saveur si fort au gré de Vathek, qu'il en oubliait tous les ragoûts que ses autres femmes lui avaient faits; aussi ces pauvres délaissées se mouraient-elles de chagrin chez l'Emir.

La sultane Dilara, qui jusqu'alors avait été la favorite, prenait cette négligence à cœur avec une énergie qui était dans son caractère. Dans le cours de sa faveur, elle avait été imbue des idées extravagantes de Vathek, et brûlait de voir les tombeaux d'Istakhar, et le palais des quarante colonnes; élevée d'ailleurs parmi les mages, elle se réjouissait de voir le Calife prêt à s'adonner au culte du feu: ainsi la vie voluptueuse et fainéante qu'il menait avec sa rivale, l'affligeait doublement. La piété passagère de Vathek, lui avait donné de vives alarmes; ceci était pis encore. Elle prit donc le parti d'écrire à la princesse Carathis, pour lui apprendre que tout allait mal, qu'on avait manqué net aux conditions du parchemin, qu'on avait mangé, couché et fait vacarme chez un vieil Emir, dont la sainteté était fort redoutable, et qu'enfin il n'y avait plus d'apparence qu'on eût jamais les trésors des sultans préadamites. Cette lettre fut confiée à deux bûcherons, qui coupaient du bois dans une des grandes forêts de la montagne, et qui connaissant les routes les plus courtes, arrivèrent en dix jours à Samarah.

La princesse Carathis jouait aux échecs avec Morakanabad, quand les messagers arrivèrent. Depuis quelques semaines elle avait abandonné les hautes régions de sa tour, parce que tout lui semblait en confusion parmi les astres, lorsqu'elle les consultait pour son fils. Elle avait beau répéter ses fumigations, et s'étendre sur les toits, dans l'espérance d'avoir des visions mystiques; elle ne rêvait que pièces de brocard, bouquets et autres niaiseries pareilles. Cela l'avait jetée dans un abattement dont toutes les drogues qu'elle composait ne pouvaient la tirer, et sa dernière ressource était Morakanabad, bon homme, plein d'une honnête confiance, mais qui, dans sa compagnie, ne se trouvait pas sur des roses.

Comme personne ne savait des nouvelles de Vathek, mille histoires ridicules se répandaient sur son compte. On conçoit donc avec quelle vivacité Carathis décacheta la lettre, et quelle fut sa rage lorsqu'elle apprit la lâche conduite de son fils. Ah! ah! dit-elle; je périrai, ou il pénétrera dans le palais du feu; que je meure dans les flammes, et que Vathek règne sur le trône de Suleïman! En parlant ainsi, elle fit la pirouette d'une manière si magique et si effroyable que Morakanabad en recula de terreur; elle commanda de préparer son grand chameau Alboufaki, et de faire venir la hideuse Nerkès et l'impitoyable Cafour: Je ne veux pas d'autre train, dit-elle au visir; je vais pour affaires pressantes, ainsi trève de parade; vous aurez soin du peuple; plumez-le bien dans mon absence; car nous dépensons beaucoup, et on ne sait pas ce qui arrivera.

La nuit était très noire, et il soufflait de la plaine de Catoul un vent mal sain, qui aurait rebuté le voyageur le plus intrépide; mais Carathis se plaisait beaucoup à tout ce qui était funeste: Nerkès en pensait de même; et Cafour avait un goût particulier pour les pestilences. Au matin, cette gentille caravane, guidée par les deux bûcherons, s'arrêta sur les bords d'un grand marais d'où s'exhalait une vapeur mortelle, qui aurait tué tout autre animal qu'Alboufaki, qui naturellement pompait avec plaisir ces malignes odeurs. Les paysans supplièrent les dames de ne pas dormir dans ce lieu. Dormir! s'écria Carathis; la belle idée! Je ne dors jamais que pour avoir des visions; et, quant à mes suivantes, elles ont trop d'occupations pour fermer le seul œil qui leur reste. Les pauvres gens qui commençaient à ne pas trop se plaire dans cette compagnie, restèrent la gueule béante.

Carathis mit pied à terre, aussi bien que les négresses qu'elle avait en croupe; et toutes s'étant mises en chemise et en caleçons, elles coururent à l'ardeur du soleil pour cueillir des herbes vénéneuses, dont il y avait à foison le long du marécage. Cette provision était destinée pour la famille de l'Emir, et pour tous ceux qui pouvaient apporter le moindre empêchement au voyage d'Istakhar. Les bûcherons mouraient de peur, en voyant courir ces trois horribles fantômes, et ne goûtaient pas trop la société d'Alboufaki. Ce fut bien pire lorsque Carathis leur ordonna de se mettre en route, quoiqu'il fût midi et qu'il fît une chaleur à calciner les pierres; malgré tout ce qu'ils purent dire, il fallut obéir.

Alboufaki qui aimait beaucoup la solitude, reniflait quand il apercevait la moindre habitation, et Carathis le gâtant à sa manière, se détournait tout de suite. Il arriva de là que les paysans ne purent pas prendre la moindre nourriture sur la route. Les chèvres et les brebis, que la Providence semblait leur envoyer, et dont le lait aurait pu les rafraîchir un peu, s'enfuyaient à la vue de l'hideux animal et de son étrange charge. Pour Carathis, elle n'avait nul besoin de ces aliments communs ayant inventé depuis long-temps une opiate qui lui suffisait, et dont elle faisait part à ses chères muettes.

A la nuit tombante, Alboufaki s'arrête tout court, et frappa du pied. Carathis connaissait ses allures, et comprit qu'elle devait être dans le voisinage d'un cimetière. En effet, la lune jetait une pâle lueur qui lui fit bientôt entrevoir une longue muraille, et une porte à demi-ouverte et si élevée, qu'elle pouvait y faire passer Alboufaki. Les misérables guides, qui touchaient à l'extrémité de leurs jours, prièrent alors humblement Carathis de les enterrer, puisqu'elle en avait la commodité, et rendirent l'ame. Nerkès et Cafour plaisantèrent à leur manière sur la sottise de ces gens, trouvèrent l'aspect du cimetière fort à leur gré, et les sépulcres bien réjouissans; il y en avait au moins deux mille sur la pente d'une colline. Carathis trop occupée de ses grandes vues pour s'arrêter à ce spectacle, quelque charmant qu'il fût à ses yeux, s'avisa de tirer parti de sa situation. Assurément, se disait-elle, un si beau cimetière est hanté par les Goules; cette espèce ne manque pas d'intelligence; comme j'ai laissé mourir mes bêtes de guides faute d'attention, je demanderai mon chemin aux Goules, et pour les amorcer, je les inviterai à se régaler de ces corps frais. Après ce sage monologue, elle parla des doigts à Nerkès et à Cafour, leur disant d'aller frapper aux tombeaux, et d'y faire entendre leur joli ramage.

Les négresses, toutes joyeuses de cet ordre, et qui se promettaient beaucoup de plaisir dans la compagnie des Goules, partirent avec un air de conquête, et se mirent à faire toc, toc, contre les sépulcres. A mesure qu'elles frappaient, on entendait un bruit sourd dans la terre, les sables se remuaient, et les Goules attirés par la fraîcheur des nouveaux cadavres, sortaient de toutes parts avec le nez en l'air. Tous se rendirent devant un cercueil de marbre où Carathis était assise entre les deux corps de ses malheureux conducteurs. Cette princesse reçut son monde avec une politesse distinguée, et après avoir soupé, on parla d'affaires. Elle apprit bientôt ce qu'elle desirait savoir, et sans perdre de temps voulut se remettre en marche: les négresses qui avaient commencé des liaisons de cœur avec les Goules, la supplièrent de tous leurs doigts d'attendre au moins jusqu'à l'aurore; mais Carathis, qui était la vertu même et ennemie jurée des amours et de la mollesse, rejeta leur prière, et montant sur Alboufaki, leur ordonna de s'y placer au plus vîte. Pendant quatre jours et quatre nuits, elle continua son voyage sans s'arrêter. Le cinquième, elle traversa des montagnes et des forêts à demi-brûlées, et arriva le sixième devant les beaux paravents, qui dérobaient à tous les yeux les voluptueux égarements de son fils.

C'était la pointe du jour: les gardes ronflaient à leurs postes en pleine sécurité; le grand trot d'Alboufaki les réveilla en sursaut; ils crurent voir des spectres sortis du noir abîme, et s'enfuirent sans autre cérémonie. Vathek était au bain avec Nouronihar: il écoutait des contes et se moquait de Bababalouk qui les faisait. Alarmé par les cris de ses gardes, il sauta hors de l'eau; mais il y rentra bien vîte lorsqu'il vit paraître Carathis: elle avançait avec ses négresses et toujours montée sur Alboufaki, et mettait en pièces les mousselines et les fines portières du pavillon. A cette apparition subite, Nouronihar, qui n'était pas toujours sans remords, crut que le moment de la vengeance céleste était arrivé, et se colla amoureusement contre le Calife. Alors Carathis, sans descendre de son chameau, et écumante de rage au spectacle qui s'offrait à sa chaste vue, éclata sans ménagement. Monstre à deux têtes et à quatre jambes, s'écria-t-elle, que signifie tout ce bel entortillage? N'as-tu pas honte d'empoigner ce tendron au lieu des sceptres des sultans préadamites? C'est donc pour cette gueuse que tu as follement manqué aux conditions du Giaour? C'est avec elle que tu consumes des moments précieux? Est-ce là le fruit que tu retires des belles connaissances que je t'ai données? Est-ce ici le but de ton voyage? Arrache-toi des bras de cette petite niaise; noie-là dans l'eau, et suis-moi.