Dans son premier mouvement de fureur, Vathek avait eu envie d'éventrer Alboufaki, et de le farcir des négresses, et même de Carathis; mais les idées du Giaour du palais d'Istakhar, des sabres et des talismans, frappèrent son esprit avec la rapidité d'un éclair. Il dit donc à sa mère d'un ton civil, quoique résolu: Redoutable dame, vous serez obéie; mais je ne noyerai pas Nouronihar. Elle est plus douce que le mirabolan confit; elle aime beaucoup les escarboucles, et surtout celui de Giamchid qu'on lui a promis; elle viendra avec nous, car je prétends qu'elle couche sur les canapés de Suleïman; je ne puis plus dormir sans elle. A la bonne heure, répondit Carathis, en descendant d'Alboufaki, qu'elle remit entre les mains des négresses.

Nouronihar, qui n'avait pas lâché prise, se rassura un peu, et dit tendrement au Calife; Cher souverain de mon cœur, je vous suivrai, s'il le faut, jusqu'au-delà de Caf dans le pays des Afrites; je ne craindrai pas de grimper pour vous au nid de la Simorgue, qui, après Madame, est l'être le plus respectable qui ait été créé. Voilà, dit Carathis, une jeune fille qui a du courage et des connaissances. Nouronihar en avait assurément; mais malgré toute sa fermeté, elle ne pouvait s'empêcher de penser quelquefois aux graces de son petit Gulchenrouz, et aux journées de tendresse qu'elle avait passées avec lui; quelques larmes mouillèrent ses yeux et n'échappèrent pas au Calife; elle dit même tout haut et par inadvertance: Hélas! mon doux cousin, que deviendrez-vous? A ces mots, Vathek fronça le sourcil, et Carathis s'écria: Que signifient ces grimaces, qu'a-t-elle dit? Le Calife répondit: Elle donne mal-à-propos un soupir à un petit garçon aux yeux langoureux et aux douces tresses qui l'aimait.—Où est-il? repartit Carathis, il faut que je fasse connaissance avec ce joli enfant; car, poursuivit-elle tout bas, j'ai dessein avant que de partir, de me remettre en grace avec le Giaour; il n'y aura rien de plus appétissant pour lui que le cœur d'un enfant délicat, qui s'abandonne aux premières impulsions de l'amour.

Vathek, en sortant du bain, donna ordre à Bababalouk de rassembler ses troupes, ses femmes, et les autres meubles de son sérail, et de tout préparer pour partir dans trois jours. Quant à Carathis, elle se retira seule dans une tente, où le Giaour l'amusa avec des visions encourageantes. A son réveil, elle vit à ses pieds Narkès et Cafour, qui, par leurs signes, lui apprirent qu'ayant mené Alboufaki aux bords d'un petit lac pour y brouter une mousse grise passablement vénéneuse, elles avaient vu des poissons bleuâtres, comme ceux du réservoir au haut de la tour de Samarah. Ah! ah! dit-elle, je veux aller sur les lieux à l'instant même; au moyen d'une petite opération, je pourrai rendre ces poissons oraculaires; ils m'éclairciront beaucoup de choses, et m'apprendront où est ce Gulchenrouz que je veux absolument immoler. Aussitôt elle partit avec son noir cortège.

Comme on va vîte dans les mauvaises entreprises, Carathis et ses négresses ne tardèrent pas d'arriver au lac. Elles brûlèrent des drogues magiques dont elles étaient toujours munies, et s'étant déshabillées toutes nues, elles entrèrent dans l'eau jusqu'au col. Narkès et Cafour secouèrent des torches enflammées, tandis que Carathis prononçait des mots barbares. Alors, tous les poissons mirent la tête hors de l'eau, qu'ils agitaient fortement avec leurs nageoires; et contraints par la puissance du charme, ils ouvrirent des bouches pitoyables, et dirent tous à la fois: Nous vous sommes dévoués depuis la tête jusqu'à la queue; que voulez-vous de nous? Poissons, dit Carathis, je vous conjure par vos brillantes écailles de me dire où est le petit Gulchenrouz?—De l'autre côté de ce rocher, Madame, répondirent tous les poissons en chœur: êtes-vous contente? Nous ne le sommes pas du tout de tenir ainsi la bouche ouverte au grand air. Oui, repartit la princesse, je vois bien que vous n'êtes pas accoutumés à de longs discours, je vous laisserai en repos, quoique j'aurais bien d'autres questions à vous faire. Sur cela, l'eau devint calme, et les poissons disparurent.

Carathis, remplie du venin de ses projets escalada tout de suite le rocher, et vit sous une feuillée l'aimable Gulchenrouz qui dormait, tandis que les deux nains veillaient auprès de lui, et marmotaient leurs oraisons. Ces petits personnages avaient le don de deviner quand quelque ennemi des bons Musulmans approchait; ils sentirent donc venir Carathis qui, s'arrêtant tout court, se disait à elle-même: Comme il penche mollement sa petite tête! comme il est langoureux et blême! c'est précisément l'enfant qu'il me faut. Les nains interrompirent ces belles réflexions en se jetant sur elle, et en l'égratignant de toutes leurs forces. Narkès et Cafour prirent aussitôt la défense de leur maîtresse, et pincèrent les nains si fortement, qu'ils en rendirent l'ame, en priant Mahomet de faire tomber sa vengeance sur cette méchante femme, et sur toute sa famille.

Au bruit que cet étrange combat faisait dans le vallon, Gulchenrouz s'éveilla, fit un furieux bond, grimpa sur un figuier, et, gagnant la cîme du rocher, courut sans prendre haleine; enfin, il tomba comme mort entre les bras d'un bon vieux Génie qui chérissait les enfans, et s'occupait entièrement à les protéger. Ce Génie, faisant sa ronde dans les airs, avait fondu sur le cruel Giaour lorsqu'il grommelait dans son horrible fente, et lui avait enlevé les cinquante petits garçons que Vathek avait eu l'impiété de lui sacrifier. Il éduquait ces intéressantes créatures dans des nids élevés au-dessus des nuages, et habitait lui-même un nid plus grand que tous les autres ensemble, dont il avait chassé les rocs qui l'avaient construit.

Ces sûrs asiles étaient défendus contre les Dives et les Afrites par des banderolles flottantes, sur lesquelles étaient écrits en caractères d'or, brillants comme l'éclair, les noms d'Allah et du Prophète. Alors Gulchenrouz, qui n'était pas encore désabusé sur sa prétendue mort, se crut dans les demeures d'une paix éternelle. Il s'abandonnait sans crainte aux caresses de ses petits amis, qui tous se rassemblaient dans le nid du vénérable Génie, et à l'envi l'un de l'autre, baisaient le front uni, et les belles paupières de leur nouveau camarade. C'est là qu'éloigné des tracasseries de la terre, de l'impertinence des harems, de la brutalité des eunuques et de l'inconstance des femmes, il trouva sa véritable place. Heureux, ainsi que ses compagnons, les jours, les mois, les années s'écoulèrent dans cette société paisible; car le Génie, au lieu de combler ses pupilles de vaines connaissances, et de périssables richesses les gratifiait du don d'une perpétuelle enfance.

Carathis, peu accoutumée à voir échapper sa proie, se mit dans une colère épouvantable contre les négresses, qu'elle accusait de n'avoir pas saisi l'enfant tout de suite, et de s'être amusées à pincer jusqu'à la mort de petits nains qui ne signifiaient rien. Elle revint dans la vallée en murmurant; et, trouvant que son fils n'était pas encore levé d'auprès de sa belle, elle passa sa mauvaise humeur sur lui et sur Nouronihar. Toutefois elle se consola par l'idée de partir le lendemain pour Istakhar, et de faire connaissance avec Eblis[31] même, au moyen des bons offices du Giaour; mais le destin en avait ordonné autrement.

Sur le soir, comme cette princesse s'entretenait avec Dilara qu'elle avait fait venir et qui était fort de son goût, Bababalouk vint lui dire que le ciel paraissait fort embrasé du côté de Samarah, et semblait annoncer quelque chose de funeste. Sur-le-champ, elle prit ses astrolabes et ses instruments magiques, mesura la hauteur des planètes, fit ses calculs, et vit, à son grand déplaisir, qu'il y avait là une révolte formidable; que Motavekel profitant de l'horreur qu'inspirait son frère, avait soulevé le peuple, s'était emparé du palais, et faisait le siége de la grande tour, où Morakanabad s'était retiré avec un petit nombre de ceux qui restaient encore fidèles. Quoi! s'écria-t-elle, je perdrais ma tour, mes muets, mes négresses, mes momies, et surtout mon cabinet d'expériences qui m'a coûté tant de veilles, et cela sans savoir si mon étourdi de fils viendra à bout de son aventure! Non, je n'en serai pas la dupe; je pars dans l'instant pour secourir Morakanabad par mon art redoutable, et faire pleuvoir sur les conspirateurs, des clous et des ferrailles ardentes; j'ouvrirai mes magasins de serpents et de torpèdes, qui sont sous les grandes voûtes de la tour et que la faim a rendus enragés, et nous verrons si l'on tiendra contre de tels assaillants. En parlant ainsi, Carathis courut à son fils, qui banquetait tranquillement avec Nouronihar dans son beau pavillon incarnat. Goulu, que tu es, lui dit-elle; sans ma vigilance, tu ne serais bientôt que le Commandeur des tourtes: tes Croyants ont renié la foi qu'ils t'avaient jurée; Motavekel, ton frère, règne dans ce moment sur la colline des chevaux pies; et si je n'avais pas quelques petites ressources dans notre tour, il ne lâcherait prise de sitôt. Mais afin de ne pas perdre du tems, je ne te dirai que quatre mots; plie tes tentes, pars ce soir même, et ne t'arrête nulle part à baliverner. Quoique tu aies manqué aux conditions du parchemin, il me reste encore quelques espérances; car, il faut avouer que tu as fort joliment violé les lois de l'hospitalité, en séduisant la fille de l'Emir, après avoir mangé de son sel et de son pain. Ces sortes de manières ne peuvent que plaire au Giaour; et si, dans la route, tu fais encore quelque petit crime, tout ira bien, et tu entreras en triomphe dans le palais de Suleïman. Adieu! Alboufaki et mes négresses m'attendent à la porte.

Le Calife n'eut pas le mot à répondre; il souhaita un bon voyage à sa mère, et finit son souper. A minuit, on décampa au bruit des fanfares et des trompettes; mais on avait beau timbaler, on ne pouvait s'empêcher d'entendre les cris de l'Emir et de ses barbons, qui à force de pleurer, étaient devenus aveugles, et n'avaient pas un poil de reste. Nouronihar, à qui cette musique faisait de la peine, fut fort aise quand elle ne fut plus à portée de l'ouir. Elle était avec le Calife dans la litière impériale, et ils s'amusaient à se représenter toutes les magnificences dont ils devaient être bientôt entourés. Les autres femmes se tenaient bien tristement dans leurs cages, et Dilara prenait patience, en pensant qu'elle allait célébrer les rites du feu sur les augustes terrasses d'Istakhar.