En quatre jours, on se trouva dans la riante vallée de Rocnabad. Le printemps y était dans toute sa vigueur; et les branches grotesques des amandiers en fleurs, se découpaient sur l'azur d'un ciel étincelant. La terre jonchée d'hyacinthes et de jonquilles, exhalait une douce odeur; des milliers d'abeilles, et presque autant de Santons, y faisaient leur demeure. On voyait alternativement rangés sur les bords du ruisseau, des ruches et des oratoires, dont la propreté et la blancheur étaient relevées par le verd brun des hauts cyprès. Ces pieux solitaires s'amusaient à cultiver de petits jardins, remplis de fruits, et surtout de melons musqués les meilleurs de la Perse. Quelquefois on les voyait épars dans la prairie, s'amusant à nourrir des paons plus blancs que la neige, et des tourterelles azurées. Ils étaient ainsi occupés, quand les avant-coureurs du cortège impérial crièrent à haute voix: Habitants de Rocnabad, prosternez-vous sur les bords de vos sources limpides, et rendez graces au ciel qui vous montre un rayon de sa gloire; car voici le Commandeur des Croyans qui approche.

Les pauvres Santons, remplis d'un saint empressement, se hâtèrent d'allumer des cierges dans tous les oratoires, déployèrent leurs Korans sur des lutrins d'ébène, et allèrent au-devant du Calife, avec de petits paniers remplis de figues, de miel et de melons. Pendant qu'ils s'avançaient en procession et à pas comptés, les chevaux, les chameaux et les gardes, faisaient un horrible dégât parmi les tulipes, et les autres fleurs de la vallée. Les Santons ne pouvaient s'empêcher de jeter un œil de pitié sur ces ravages, tandis que de l'autre, ils regardaient le Calife et le Ciel. Nouronihar, enchantée de ces beaux lieux qui lui rappelaient les aimables solitudes de son enfance, pria Vathek de s'arrêter; mais ce prince, pensant que tous ces petits oratoires pourraient passer dans l'esprit du Giaour pour une habitation, ordonna à ses pionniers de les abattre. Les Santons restèrent pétrifiés pendant qu'on exécutait cet ordre barbare; ils pleuraient à chaudes larmes, et Vathek les fit chasser à coups de pieds par des eunuques. Alors, il descendit de sa litière avec Nouronihar, et ils se promenèrent dans la prairie, tout en cueillant des fleurs et en se disant des gaillardises; mais les abeilles, qui étaient bonnes musulmanes, se crurent obligées de venger la querelle de leurs chers maîtres les Santons, et s'acharnèrent tellement à les piquer, qu'ils furent trop heureux que leurs tentes se trouvassent prêtes pour les recevoir.

Bababalouk, auquel l'embonpoint des paons et des tourterelles n'avait pas échappé, en fit mettre tout de suite quelques douzaines à la broche, et autant en fricassées. On mangeait, on riait, on trinquait, on blasphémait à plaisir, quand tous les Moullahs, tous les Scheiks, tous les Cadis, et tous les Imans de Schiraz, qui n'avaient pas apparemment rencontré les Santons, arrivèrent avec des ânes parés de guirlandes, de rubans et de sonnettes d'argent, et chargés de tout ce qu'il y avait de meilleur dans le pays. Ils présentèrent leurs offrandes au Calife, en le suppliant d'honorer leur ville et leurs mosquées de sa présence. Oh! pour cela, dit Vathek, je m'en garderai bien; j'accepte vos présents, et vous prie de me laisser tranquille, car je n'aime pas à résister à la tentation: mais comme il n'est pas décent que des gens aussi respectables que vous s'en retournent à pied, et que vous avez la mine d'être d'assez mauvais cavaliers, mes eunuques auront la précaution de vous lier sur vos ânes, et prendront surtout bien garde que vous ne me tourniez pas le dos; car ils savent l'étiquette. Il y avait parmi eux de vigoureux Scheiks, qui, croyant que Vathek était fou, en disaient tout haut leur opinion. Bababalouk prit soin de les faire garrotter à doubles cordes; et piquant tous les ânes avec des épines, ils partirent au grand galop, tout en ruant et s'entrechoquant de la manière la plus plaisante du monde. Nouronihar et son Calife, jouissaient à l'envi l'un de l'autre, de cet indigne spectacle; ils faisaient de grands éclats de rire, lorsque les vieillards tombaient avec leur monture dans le ruisseau, et que les uns devenaient boiteux, d'autres manchots, d'autres brèche-dents, ou pis encore.

On passa deux jours fort délicieusement à Rocnabad, sans y être troublé par de nouvelles ambassades. Le troisième, on se remit en marche; on laissa Schiraz à la droite, et on gagna une grande plaine d'où l'on découvrait, à l'extrémité de l'horison, les noirs sommets des montagnes d'Istakhar.

A cette vue, le Calife et Nouronihar ne pouvant contenir les transports de leur ame, sautèrent de la litière en bas, et firent des exclamations qui étonnèrent tous ceux qui étaient à portée de les entendre. Allons-nous dans des palais rayonnants de lumière, se demandaient-ils l'un l'autre, ou bien dans des jardins plus délicieux que ceux de Sheddad?—Les pauvres mortels! c'est ainsi qu'ils se répandaient en conjectures! l'abîme des secrets du Tout-Puissant leur était caché.

Cependant les bons Génies qui veillaient encore un peu sur la conduite de Vathek, se rendirent dans le septième ciel auprès de Mahomet, et lui dirent: Miséricordieux Prophète, tendez vos bras propices à votre Vicaire, ou il tombera, sans ressource, dans les piéges que les Dives nos ennemis lui ont dressées; le Giaour l'attend dans l'abominable palais du feu souterrain; s'il y met le pied, il est perdu sans retour. Mahomet répondit avec indignation: Il n'a que trop mérité d'être laissé à lui-même; toutefois, je consens que vous fassiez encore un effort pour le détourner de son entreprise.

Soudain un bon Génie prit la figure d'un berger, plus renommé pour sa piété, que tous les derviches et les santons du pays; il se plaça sur la pente d'une petite colline auprès d'un troupeau de brebis blanches, et commença à jouer sur un instrument inconnu, des airs dont la touchante mélodie pénétrait l'ame, réveillait les remords, et chassait toute pensée frivole. A des sons si énergiques, le soleil se couvrit d'un sombre nuage, et les eaux d'un petit lac plus claires que le cristal, devinrent rouges comme du sang. Tous ceux qui composaient le pompeux cortège du Calife furent attirés, comme malgré eux, du côté de la colline; tous baissèrent les yeux, et restèrent consternés; chacun se reprochait le mal qu'il avait fait: le cœur battait à Dilara; et le chef des eunuques, d'un air contrit, demandait pardon aux femmes de ce qu'il les avait souvent tourmentées pour sa propre satisfaction.

Vathek et Nouronihar pâlissaient dans leur litière, et se regardant d'un œil hagard, se reprochaient à eux-mêmes, l'un, mille crimes des plus noirs, mille projets d'une ambition impie; et l'autre, la désolation de sa famille, et la perte de Gulchenrouz. Nouronihar croyait entendre dans cette fatale musique, les cris de son père expirant, et Vathek, les sanglots des cinquante enfants qu'il avait sacrifiés au Giaour. Dans ces angoisses, ils étaient toujours entraînés vers le berger. Sa physionomie avait quelque chose de si imposant, que pour la première fois de sa vie, Vathek perdit contenance, tandis que Nouronihar se cachait le visage avec les mains. La musique cessa; et le Génie adressant la parole au Calife, lui dit: Prince insensé, à qui la Providence a confié le soin des peuples! est-ce ainsi que tu réponds à ta mission? Tu as mis le comble à tes crimes; te hâtes-tu à présent de courir à ton châtiment? Tu sais qu'au-delà de ces montagnes, Eblis et ses Dives maudits tiennent leur funeste empire, et séduit par un malin fantôme, tu vas te livrer à eux! C'est ici le dernier instant de grace qui t'est donné: abandonne ton atroce dessein, retourne sur tes pas, rends Nouronihar à son père qui a encore quelque reste de vie, détruis la tour avec toutes ses abominations, chasse Carathis de tes conseils, sois juste envers tes sujets, respecte les Ministres du Prophète, répare tes impiétés par une vie exemplaire, et, au lieu de passer tes jours dans les voluptés, va pleurer tes crimes sur les tombeaux de tes pieux ancêtres! Vois-tu ces nuages qui te cachent le soleil? Au moment que cet astre reparaîtra, si ton cœur n'est pas changé, le temps de la miséricorde sera passé pour toi.

Vathek, saisi de crainte et chancelant, était sur le point de se prosterner devant le berger qu'il sentit bien devoir être d'une nature supérieure à l'homme; mais son orgueil l'emporta, et levant audacieusement la tête, il lui lança un de ses terribles regards. Qui que tu sois, lui dit-il, cesse de me donner d'inutiles avis. Ou tu veux me tromper, ou tu te trompes toi-même: si ce que j'ai fait est aussi criminel que tu le prétends, il ne saurait y avoir pour moi un moment de grace: j'ai nagé dans une mer de sang pour arriver à une puissance qui fera trembler tes semblables; ne te flatte donc pas que je recule à la vue du port, ni que je quitte celle qui m'est plus chère que la vie et que ta miséricorde. Que le soleil reparaisse, qu'il éclaire ma carrière, que m'importe où elle finira! En disant ces mots, qui firent frémir le Génie lui-même, Vathek se précipita dans les bras de Nouronihar, et commanda de forcer les chevaux à reprendre la grande route.

On n'eut pas de peine à exécuter cet ordre; l'attraction n'existait plus, le soleil avait repris tout l'éclat de sa lumière, et le berger avait disparu en jetant un cri lamentable. La fatale impression de la musique du Génie était cependant restée dans le cœur de la plupart des gens de Vathek; ils se regardaient les uns les autres avec effroi. Dès la nuit même presque tous s'échappèrent, et il ne resta de ce nombreux cortège que le chef des eunuques, quelques esclaves idolâtres, Dilara, et un petit nombre d'autres femmes, qui suivaient comme elle la religion des Mages.