Le Calife, dévoré par l'ambition de donner des lois aux intelligences ténébreuses, s'embarrassa peu de cette désertion. Le bouillonnement de son sang l'empêchant de dormir, il ne campa plus comme à l'ordinaire. Nouronihar, dont l'impatience surpassait, s'il se peut, la sienne, le pressait de hâter sa marche, et pour l'étourdir, lui prodiguait mille tendres caresses. Elle se croyait déjà plus puissante que Balkis[32], et s'imaginait voir les Génies prosternés devant l'estrade de son trône. Ils s'avancèrent ainsi au clair de la lune jusqu'à la vue de deux rochers élancés, qui formaient comme un portail à l'entrée du vallon dont l'extrémité était terminée par les vastes ruines d'Istakhar. Presqu'au sommet de la montagne, on découvrait la façade de plusieurs sépulcres de Rois, dont les ombres de la nuit augmentaient l'horreur. On passa par deux bourgades presque entièrement désertes. Il n'y restait plus que deux ou trois faibles vieillards, qui, en voyant les chevaux et les litières, se mirent à genoux, en s'écriant: Ciel! est-ce encore de ces fantômes qui nous tourmentent depuis six mois? Hélas! nos gens effrayés de ces étranges apparitions et du bruit qu'on entend sous les montagnes, nous ont abandonnés à la merci des esprits malfaisants! Ces plaintes semblaient de mauvais augure au Calife; il fit passer ses chevaux sur les corps des pauvres vieillards, et arriva enfin au pied de la grande terrasse de marbre noir. Là, il descendit de sa litière avec Nouronihar. Le cœur palpitant et portant des regards égarés sur tous les objets, ils attendirent avec un tressaillement involontaire, l'arrivée du Giaour; mais rien ne l'annonçait encore. Un silence funèbre régnait dans les airs et sur la montagne. La lune réfléchissait sur la grande plate-forme l'ombre des hautes colonnes qui s'élevaient de la terrasse presque jusqu'aux nues. Ces tristes phares, dont le nombre pouvait à peine se compter, n'étaient couverts d'aucun toît; et leurs chapiteaux, d'une architecture inconnue dans les annales de la terre, servaient de retraite aux oiseaux nocturnes, qui alarmés à l'approche de tant de monde, s'enfuirent en croassant.
Le chef des eunuques, transi de peur, supplia Vathek de permettre qu'on allumât du feu, et qu'on prît quelque nourriture. Non, non, répondit le Calife, il n'est plus temps de penser à ces sortes de choses; reste où tu es, et attends mes ordres. En disant ces mots d'un ton ferme, il présenta la main à Nouronihar, et montant les degrés d'une vaste rampe, parvint sur la terrasse qui était pavée de carreaux de marbre, et semblable à un lac uni, où nulle herbe ne peut croître. A la droite, étaient les phares rangés devant les ruines d'un palais immense, dont les murs étaient couverts de diverses figures; en face, on voyait les statues gigantesques de quatre animaux qui tenaient du griffon et du léopard, et qui inspiraient l'effroi; non loin d'eux, on distinguait à la clarté de la lune, qui donnait particulièrement sur cet endroit, des caractères semblables à ceux qui étaient sur les sabres du Giaour; ils avaient la même vertu de changer à chaque instant; enfin, ils se fixèrent en lettres arabes, et le Calife y lut ces mots: Vathek, tu as manqué aux conditions de mon parchemin; tu mériterais d'être renvoyé; mais en faveur de ta compagne et de tout ce que tu as fait pour l'acquérir, Eblis permet qu'on t'ouvre la porte de son palais, et que le feu souterrain te compte parmi ses adorateurs.
A peine avait-il lu ces mots, que la montagne contre laquelle la terrasse était adossée trembla, et que les phares semblèrent s'écrouler sur leurs têtes. Le rocher s'entr'ouvrit, et laissa voir dans son sein un escalier de marbre poli, qui paraissait devoir toucher à l'abîme. Sur chaque degré étaient posés deux grands cierges, semblables à ceux que Nouronihar avait vus dans sa vision, et dont la vapeur camphrée s'élevait en tourbillon sous la voûte.
Ce spectacle, au lieu d'effrayer la fille de Fakreddin, lui donna un nouveau courage; elle ne daigna pas seulement prendre congé de la lune et du firmament, et sans hésiter, quitta l'air pur de l'atmosphère, pour se plonger dans des exhalaisons infernales. La marche de ces deux impies était fière et décidée. En descendant à la vive lumière de ces flambeaux, ils s'admiraient l'un l'autre, et se trouvaient si resplendissants qu'ils se croyaient des intelligences célestes. La seule chose qui leur donnait de l'inquiétude, c'était que les degrés ne finissaient point. Comme ils se hâtaient avec une ardente impatience, leurs pas s'accélérèrent à un point, qu'ils semblaient tomber rapidement dans un précipice, plutôt que marcher; à la fin, ils furent arrêtés par un grand portail d'ébène que le Calife n'eut pas de peine à reconnaître; c'était là que le Giaour l'attendait avec une clef d'or à la main. Soyez les bien-venus en dépit de Mahomet et de toute sa séquelle, leur dit-il avec son affreux sourire; je vais vous introduire dans ce palais, où vous avez si bien acquis une place. En disant ces mots il toucha de sa clef la serrure émaillée, et aussitôt les deux battants s'ouvrirent avec un bruit plus fort que le tonnerre de la canicule, et se refermèrent avec le même bruit dès le moment qu'ils furent entrés.
Le Calife et Nouronihar se regardèrent avec étonnement, en se voyant dans un lieu qui, quoique voûté, était si spacieux et si élevé qu'ils le prirent d'abord pour une plaine immense. Leurs yeux s'accoutumant enfin à la grandeur des objets, ils découvrirent des rangs de colonnes et des arcades qui allaient en diminuant, et se terminaient en un point radieux comme le soleil, lorsqu'il darde sur la mer ses derniers rayons. Le pavé, semé de poudre d'or et de safran, exhalait une odeur si subtile, qu'ils en furent comme étourdis. Ils avancèrent cependant, et remarquèrent une infinité de cassolettes où brûlaient de l'ambre gris et du bois d'aloës. Entre les colonnes, étaient des tables couvertes d'une variété innombrable de mets et de toutes sortes de vins qui pétillaient dans des vases de crystal. Une foule de Ginns et autres Esprits follets des deux sexes, dansaient lascivement par bandes au son d'une musique, qui résonnait sous leurs pas.
Au milieu de cette salle immense, se promenait une multitude d'hommes et de femmes, qui tous, tenant la main droite sur le cœur, ne faisaient attention à nul objet, et gardaient un profond silence. Ils étaient tous pâles comme des cadavres, et leurs yeux enfoncés dans leurs têtes, ressemblaient à ces phosphores qu'on aperçoit la nuit dans les cimetières. Les uns étaient plongés dans une profonde rêverie; les autres écumaient de rage, et couraient de tous côtés comme des tigres blessés d'un trait empoisonné; tous s'évitaient; et quoiqu'au milieu d'une foule, chacun errait au hasard, comme s'il eût été seul.
A l'aspect de cette funeste compagnie, Vathek et Nouronihar se sentirent glacés d'effroi. Ils demandèrent avec importunité au Giaour, ce que tout cela signifiait, et pourquoi tous ces spectres ambulants n'ôtaient jamais leur main droite de dessus leur cœur? Ne vous embarrassez pas de tant de choses à l'heure qu'il est, leur répondit-il brusquement, vous saurez tout dans peu; hâtons-nous de nous présenter devant Eblis. Ils continuèrent donc à marcher à travers tout ce monde; mais malgré leur première assurance, ils n'avaient pas le courage de faire attention aux perspectives des salles et des galeries, qui s'ouvraient à droite et à gauche: elles étaient toutes éclairées par des torches ardentes, et par des brasiers dont la flamme s'élevait en pyramide, jusqu'au centre de la voûte. Ils arrivèrent enfin en un lieu, où de longs rideaux de brocard cramoisi et or, tombaient de toutes parts dans une confusion imposante. Là, on n'entendait plus les chœurs de musique ni les danses; la lumière qui y pénétrait, semblait venir de loin.
Vathek et Nouronihar se firent jour à travers ces draperies, et entrèrent dans un vaste tabernacle tapissé de peaux de léopards. Un nombre infini de vieillards à longue barbe, d'Afrites en complète armure, étaient prosternés devant les degrés d'une estrade, au haut de laquelle, sur un globe de feu, paraissait assis le redoutable Eblis. Sa figure était celle d'un jeune homme de vingt ans, dont les traits nobles et réguliers, semblaient avoir été flétris par des vapeurs malignes. Le désespoir et l'orgueil étaient peints dans ses grands yeux, et sa chevelure ondoyante tenait encore un peu de celle d'un ange de lumière. Dans sa main délicate, mais noircie par la foudre, il tenait le sceptre d'airain, qui fait trembler le monstre Ouranbad[33], les Afrites, et toutes les puissances de l'abîme.
A cette vue, le Calife perdit toute contenance, et se prosterna la face contre terre. Nouronihar, quoiqu'éperdue, ne pouvait s'empêcher d'admirer la forme d'Eblis, car elle s'était attendu à voir quelque géant effroyable. Eblis, d'une voix plus douce qu'on aurait pu la supposer, mais qui portait la noire mélancolie dans l'ame, leur dit: Créatures d'argile, je vous reçois dans mon empire; vous êtes du nombre de mes adorateurs; jouissez de tout ce que ce palais offre à votre vue, des trésors des Sultans préadamites, de leurs sabres foudroyants, et des talismans qui forceront les Dives à vous ouvrir les souterrains de la montagne de Caf, qui communiquent à ceux-ci. Là, vous trouverez de quoi contenter votre curiosité insatiable. Il ne tiendra qu'à vous de pénétrer dans la forteresse d'Aherman[34], et dans les salles d'Argenk[35] où sont peintes toutes les créatures raisonnables, et les animaux qui ont habité la terre, avant la création de cet être méprisable que vous appelez le père des hommes.
Vathek et Nouronihar se sentirent consolés et rassurés par cette harangue. Ils dirent avec vivacité au Giaour; Conduisez-nous bien vîte au lieu où sont ces talismans précieux. Venez, répondit ce méchant Dive, avec sa grimace perfide, venez, vous posséderez tout ce que notre maître vous promet, et bien davantage. Alors il leur fit enfiler une longue allée, qui communiquait au tabernacle; il marchait le premier à grands pas, et ses malheureux disciples le suivaient avec joie. Ils arrivèrent à une salle spacieuse, couverte d'un dôme fort élevé, et autour de laquelle on voyait cinquante portes de bronze, fermées avec des cadenats d'acier. Il régnait en ce lieu une obscurité funèbre, et sur des lits d'un cèdre incorruptible, étaient étendus les corps décharnés des fameux Rois préadamites, jadis Monarques universels sur la terre. Ils avaient encore assez de vie pour connaître leur déplorable état; leurs yeux conservaient un triste mouvement; ils s'entre-regardaient languissamment les uns les autres, et tenaient tous la main droite sur leur cœur. A leurs pieds on voyait des inscriptions qui retraçaient les événements de leur règne, leur puissance, leur orgueil et leurs crimes. Soliman Raad, Soliman Daki, et Soliman dit Gian Ben Gian, qui, après avoir enchaîné les Dives dans les ténébreuses cavernes de Caf, devinrent si présomptueux, qu'ils doutèrent de la puissance suprême, tenaient là un rang distingué; mais non pas comparable à celui du prophète Suleïman Ben Daoud.