Ce Roi si renommé par sa sagesse, était sur la plus haute estrade, et immédiatement sous le dôme. Il paraissait avoir plus de vie que les autres; et quoiqu'il poussât de temps en temps de profonds soupirs, et tînt la main droite sur le cœur comme ses compagnons, son visage était plus serein; et il semblait être attentif au bruit d'une cataracte d'eau noire, qu'on entrevoyait à travers l'une des portes qui était grillée. Nul autre bruit n'interrompait le silence de ces lieux lugubres. Une rangée de vases d'airain, entourait l'estrade. Ote les couvercles de ces dépôts cabalistiques, dit le Giaour à Vathek; prends les talismans qui briseront toutes ces portes de bronze, et te rendront le maître des trésors qu'elles renferment et des Esprits qui en ont la garde.
Le Calife, que cet appareil sinistre avait entièrement déconcerté, s'approcha des vases en chancelant, et pensa expirer de terreur, quand il entendit les gémissements de Suleïman, que dans son trouble il avait pris pour un cadavre. Alors, une voix sortant de la bouche livide du prophète, articula ces mots: Pendant ma vie, j'occupai un trône magnifique. A ma droite étaient douze mille sièges d'or, où les patriarches et les prophètes écoutaient ma doctrine; à ma gauche, les sages et les docteurs, sur autant de trônes d'argent, assistaient à mes jugements. Tandis que je rendais ainsi justice à des multitudes innombrables, les oiseaux voltigeant sans cesse sur ma tête me servaient de dais contre les ardeurs du soleil. Mon peuple fleurissait; mes palais s'élevaient jusqu'aux nues: je bâtis un temple au Très-Haut, qui fut la merveille de l'univers; mais je me laissai lâchement entraîner par l'amour des femmes, et par une curiosité qui ne se bornait pas aux choses sublunaires. J'écoutai les conseils d'Aherman, et de la fille de Pharaon; j'adorai le feu et les astres; et quittant la ville sacrée, je commandai aux Génies de construire les superbes palais d'Istakhar et la terrasse des phares, dont chacun était dédié à une étoile. Là, pendant un temps, je jouis en plein de la splendeur du trône et des voluptés: non-seulement les hommes, mais encore les Génies m'étaient soumis. Je commençais à croire, ainsi que l'ont fait ces malheureux Monarques qui m'entourent, que la vengeance céleste était assoupie, lorsque la foudre brisa mes édifices et me précipita dans ce lieu. Je n'y suis cependant pas, comme tous ceux qui l'habitent, entièrement dépourvu d'espérance. Un ange de lumière m'a fait savoir, qu'en considération de la piété de mes jeunes ans, mes tourments finiront lorsque cette cataracte (je compte les gouttes) cessera de couler: mais hélas! quand arrivera ce temps si désiré? Je souffre, je souffre, un feu impitoyable dévore mon cœur.
En disant ces mots, Suleïman éleva ses deux mains vers le ciel en signe de supplication, et le Calife vit que son sein était d'un crystal transparent, au travers duquel on découvrait son cœur brûlant dans les flammes. A cette terrible vue, Nouronihar tomba comme pétrifiée dans les bras de Vathek: O Giaour! s'écria ce malheureux prince, dans quel lieu nous as-tu conduits? Laisse-nous en sortir; je te tiens quitte de toutes tes promesses. O Mahomet! n'y a-t-il plus de miséricorde pour nous? Non, il n'y en a plus, répondit le malfaisant Dive; sache que c'est ici le séjour du désespoir et de la vengeance; ton cœur sera embrasé comme celui de tous les adorateurs d'Eblis; peu de jours te sont donnés avant ce terme fatal, emploie-les comme tu voudras; couche sur des monceaux d'or, commande aux puissances infernales; parcours tous ces immenses souterrains à ton gré, aucune porte ne te sera fermée; quant à moi j'ai rempli ma mission, et je te laisse à toi-même. En disant ces mots, il disparut.
Le Calife et Nouronihar restèrent dans un accablement mortel; leurs larmes ne pouvaient couler; à peine pouvaient-ils se soutenir; enfin, ils se prirent tristement par la main, et sortirent en chancelant de cette salle funeste, sans savoir où ils allaient. Toutes les portes s'ouvraient à leur approche, les Dives se prosternaient devant leurs pas, des magasins de richesses se déployaient à leurs yeux; mais ils n'avaient plus ni curiosité, ni orgueil, ni avarice. Avec la même indifférence, ils entendaient les chœurs des Ginns, et voyaient les superbes repas qui étaient étalés de toutes parts. Ils allaient errant de chambre en chambre, de salle en salle, d'allée en allée, tous autant de lieux sans bornes et sans limites, tous éclairés par une sombre lueur, tous parés avec la même triste magnificence, tous parcourus par des gens qui cherchaient le repos et le soulagement; mais qui le cherchaient en vain, puisqu'ils portaient partout un cœur tourmenté dans les flammes. Evités de tous ces malheureux qui, par leurs regards, semblaient se dire les uns aux autres, c'est toi qui m'as séduit, c'est toi qui m'as corrompu, ils se tenaient à l'écart, et attendaient dans une angoisse effroyable le moment qui devait les rendre semblables à ces objets de terreur.
Quoi! disait Nouronihar, le temps viendra-t-il que je retirerai ma main de la tienne? Ah! disait Vathek, mes yeux cesseront-ils jamais de puiser à longs traits la volupté dans les tiens? Les doux moments que nous avons passés ensemble me seront-ils en horreur? Non, ce n'est pas toi qui m'as mené dans ce lieu détestable, ce sont les principes impies par lesquels Carathis a perverti ma jeunesse, qui ont causé ma perte et la tienne: ah! que du moins elle souffre avec nous! En disant ces douloureuses paroles, il appela un Afrite qui attisait un brasier, et lui ordonna d'enlever la princesse Carathis du palais de Samarah, et de la lui amener.
Après avoir donné cet ordre, le Calife et Nouronihar continuèrent de marcher dans la foule silencieuse, jusqu'au moment où ils entendirent parler au bout d'une galerie. Présumant que c'étaient des malheureux qui, comme eux, n'avaient pas encore reçu leur arrêt final, ils se dirigèrent d'après le son des voix, et trouvèrent qu'elles partaient d'une petite chambre quarrée, où sur des sofas étaient assis quatre jeunes hommes de bonne mine et une belle femme, qui s'entretenaient tristement à la lueur d'une lampe. Ils avaient tous l'air morne et abattu, et deux d'entr'eux s'embrassaient avec beaucoup d'attendrissement. En voyant entrer le Calife et la fille de Fakreddin, ils se levèrent civilement, les saluèrent et leur firent place. Ensuite, celui qui paraissait le plus distingué de la compagnie, s'adressant au Calife, lui dit: Etranger, qui sans doute êtes dans la même horrible attente que nous, puisque vous ne portez pas encore la main droite sur votre cœur; si vous venez passer avec nous les affreux moments qui doivent s'écouler jusqu'à notre commun châtiment, daignez nous raconter les aventures qui vous ont conduit en ce lieu fatal, et nous vous apprendrons les nôtres, qui ne méritent que trop d'être entendues. Se retracer ses crimes, quoiqu'il ne soit plus temps de s'en repentir, est la seule occupation qui convienne à des malheureux tels que nous.
Le Calife et Nouronihar consentirent à cette proposition, et Vathek prenant la parole, leur fit, non sans gémir, un sincère récit de tout ce qui lui était arrivé. Lorsqu'il eut fini sa pénible narration, le jeune homme qui lui avait parlé, commença la sienne de la manière suivante.
Histoire des deux Princes amis, Alasi et Firouz, enfermés dans le palais du feu souterrain.
Histoire du Prince Barkiarokh enfermé dans le palais du feu souterrain.
Histoire du Prince Kalilah et de la Princesse Zulkais enfermés dans le palais du feu souterrain.