J'ai préparé quelques Episodes; ils sont indiqués à la [page 200], comme faisant suite à Vathek; peut-être paraîtront-ils un jour.
W. Beckford.
VATHEK.
Vathek, neuvième Calife[1] de la race des Abbassides, était fils de Motassem, et petit-fils d'Haroum Al-Rachid. Il monta sur le trône à la fleur de son âge. Les grandes qualités qu'il possédait déjà, faisaient espérer à ses peuples que son règne serait long et heureux. Sa figure était agréable et majestueuse; mais quand il était en colère, un de ses yeux devenait si terrible qu'on n'en pouvait soutenir le regard: le malheureux sur lequel il le fixait tombait à la renverse, et quelquefois même expirait à l'instant[2]. Aussi, dans la crainte de dépeupler ses états et de faire un désert de son palais ce prince ne se mettait en colère que très-rarement.
Il était fort adonné aux femmes et aux plaisirs de la table. Sa générosité était sans bornes, et ses débauches sans retenue. Il ne croyait pas comme Omar Ben Abdalaziz[3], qu'il fallût se faire un enfer de ce monde, pour avoir le paradis dans l'autre.
Il surpassa en magnificence tous ses prédécesseurs. Le palais d'Alkorremi bâti par son père Motassem sur la colline des chevaux pies, et qui commandait toute la ville de Samarah[4] ne lui parut pas assez vaste. Il y ajouta cinq ailes ou plutôt cinq autres palais, et il destina chacun d'eux à la satisfaction d'un des sens.
Dans le premier de ces palais, les tables étaient toujours couvertes des mets les plus exquis. On les renouvelait nuit et jour, à mesure qu'ils se refroidissaient. Les vins les plus délicats et les meilleures liqueurs coulaient à grands flots de cent fontaines qui ne tarissaient jamais. Ce palais s'appelait le Festin éternel ou l'Insatiable.
On nommait le second palais le Temple de la Mélodie ou le Nectar de l'Ame. Il était habité par les premiers musiciens et poètes de ce temps, qui, se dispersant par bandes, faisaient retentir tous les lieux d'alentour de leurs chants.
Le palais nommé les Délices des yeux, ou le Support de la mémoire, était un enchantement continuel. Des raretés rassemblées de toutes les parties du monde, s'y trouvaient en profusion et dans le bel ordre. On y voyait une galerie de tableaux du célèbre Mani[5], et des statues qui paraissaient animées. Là, une perspective bien ménagée charmait la vue; ici, la magie de l'optique la trompait agréablement; autre part, on trouvait tous les trésors de la nature. En un mot, Vathek, le plus curieux des hommes, n'avait rien omis dans ce palais de ce qui pouvait contenter la curiosité de ceux qui le visitaient.
Le palais des Parfums, qu'on appelait aussi l'Aiguillon de la Volupté, était divisé en plusieurs salles. Des flambeaux et des lampes aromatiques y étaient allumés, même en plein jour. Pour dissiper l'agréable ivresse que donnait ce lieu, on descendait dans un vaste jardin, où l'assemblage de toutes les fleurs faisait respirer un air suave et restaurant.