Dans le cinquième palais, nommé le Réduit de la Joie ou le Dangereux, se trouvaient plusieurs troupes de jeunes filles. Elles étaient belles et prévenantes comme les Houris, et jamais elle ne se lassaient de bien recevoir ceux que le Calife voulait admettre en leur compagnie.
Malgré les voluptés dans lesquelles Vathek se plongeait, ce prince n'en était pas moins aimé de ses peuples. On croyait qu'un Souverain qui se livre au plaisir, est pour le moins aussi propre à gouverner que celui qui s'en déclare l'ennemi. Mais son caractère ardent et inquiet ne lui permit pas d'en rester là. Du vivant de son père il avait tant étudié pour se désennuyer, qu'il savait beaucoup; il voulût enfin tout approfondir, même les sciences qui n'existent pas. Il aimait à disputer avec les savans; mais il ne fallait pas qu'ils poussassent trop loin la contradiction. Aux uns il fermait la bouche par des présents; ceux dont l'opiniâtreté résistait à sa libéralité, étaient envoyés en prison pour calmer leur sang: remède qui souvent réussissait.
Vathek voulut aussi se mêler des querelles théologiques, et ce ne fut pas pour le parti généralement regardé comme orthodoxe qu'il se déclara. Il mit par-là tous les dévots contre lui: alors il les persécuta; car à quelque prix que ce fût, il voulait toujours avoir raison.
Le grand Prophète Mahomet, dont les Califes sont les Vicaires, était indigné dans le septième Ciel de la conduite irréligieuse d'un de ses successeurs. Laissons-le faire, disait-il aux génies qui sont toujours prêts à recevoir ses ordres: voyons où ira sa folie et son impiété; s'il en fait trop nous saurons bien le châtier. Aidez-lui à bâtir cette tour qu'à l'imitation de Nembrod, il a commencé d'élever; non comme ce grand guerrier pour se sauver d'un nouveau déluge, mais par l'insolente curiosité de pénétrer dans les secrets du ciel. Il a beau faire, il ne devinera jamais le sort qui l'attend.
Les génies obéirent; et quand les ouvriers élevaient durant le jour la tour d'une coudée, ils y en ajoutaient deux pendant la nuit. La rapidité avec laquelle cet édifice fut construit, flatta la vanité de Vathek. Il pensait que même la matière insensible se prêtait à ses desseins. Ce prince ne considérait pas, malgré toute sa science, que les succès de l'insensé et du méchant, sont les premières verges dont ils sont frappés.
Son orgueil parvint au comble lorsqu'ayant monté, pour la première fois, les quinze cents degrés de sa tour, il regarda en bas. Les hommes lui paraissaient des fourmis, les collines des taupinières, et Samarah une ruche d'abeilles. L'idée que cette élévation lui donna de sa propre grandeur, acheva de lui tourner la tête. Il allait s'adorer lui-même, lorsqu'en levant les yeux il s'aperçut que les astres étaient aussi éloignés de lui que lorsqu'il était au niveau de la terre. Il se consola cependant du sentiment involontaire de sa petitesse, par l'idée de paraître grand aux yeux des autres. Il se flatta que les lumières de son esprit surpasseraient la portée de ses yeux, et qu'il ferait rendre compte aux étoiles des arrêts de sa destinée.
Pour cet effet, il passait la plupart des nuits sur le sommet de sa tour, et se croyant initié dans les mystères astrologiques, il s'imagina que les planètes lui annonçaient de merveilleuses aventures. Un homme extraordinaire devait venir d'un pays dont on n'avait jamais entendu parler, et en être le héraut. Alors, il redoubla d'attention pour les étrangers, et fit publier à son de trompe dans les rues de Samarah, qu'aucun de ses sujets n'eût à retenir ni à loger les voyageurs; il voulait qu'on les amenât tous dans son palais.
Quelque temps après cette proclamation, parut un homme dont la figure était si effroyable, que les gardes qui s'en emparèrent furent obligés de fermer les yeux en le conduisant au palais. Le Calife lui-même parut étonné à son horrible aspect; mais la joie succéda bientôt à cet effroi involontaire. L'inconnu étala devant le prince des raretés telles qu'il n'en avait jamais vues, et dont il n'avait pas même conçu la possibilité.
Rien, en effet, n'était plus extraordinaire que les marchandises de l'étranger. La plupart de ses bijoux étaient aussi bien travaillés que magnifiques. Ils avaient outre cela une vertu particulière, décrite sur un rouleau de parchemin attaché à chaque pièce. Des pantoufles par leurs mouvements spontanés épargnaient la fatigue de marcher; des couteaux coupaient sans le mouvement de la main; et des sabres portaient le coup d'eux-mêmes au moindre geste.
Parmi ces curiosités inconcevables les sabres surtout, dont les lames jetaient un feu éblouissant, fixèrent l'attention du Calife qui se promettait de déchiffrer à loisir des caractères inconnus qu'on y avait gravés. Sans demander au marchand quel en était le prix, il fit apporter devant lui tout l'or monnoyé du trésor, et lui dit de prendre ce qu'il voudrait. Celui-ci prit peu de chose, et en gardant un profond silence.