Les sujets du Calife, à l'exemple de leur maître, aimaient beaucoup les femmes et les caisses d'abricots de l'île de Kirmith. Ces promesses leur firent venir l'eau à la bouche, mais ils n'en tâtèrent pas; car personne ne savait ce qu'était devenu l'étranger. Il n'en fut pas de même de la première demande du Calife. Les savans, les demi-savans, et tous ceux qui n'étaient ni l'un ni l'autre, mais qui croyaient être tout, vinrent courageusement hasarder leur barbe, et tous la perdirent. Les eunuques ne faisaient autre chose que de brûler des barbes; ce qui leur donnait une odeur de roussi, dont les femmes du sérail se trouvèrent si incommodées qu'il fallut donner cet emploi à d'autres.

Enfin, un jour il se présenta un vieillard dont la barbe surpassait d'une coudée et demie toutes celles qu'on avait vues. Les officiers du palais, en l'introduisant, se disaient l'un à l'autre; quel dommage! quel grand dommage de brûler une aussi belle barbe! Le Calife pensait de même; mais il n'en eut pas le chagrin. Le vieillard lut sans peine les caractères, et les expliqua mot-à-mot de la manière suivante: «Nous avons été faits là où l'on fait tout bien; nous sommes la moindre des merveilles d'une région où tout est merveilleux et digne du plus grand prince de la terre.»

Oh! tu as parfaitement bien traduit, s'écria Vathek; je connais celui que ces caractères veulent désigner. Qu'on donne à ce vieillard autant de robes d'honneur et autant de mille sequins qu'il a prononcé de mots: il a nettoyé mon cœur d'une partie du surmé qui l'envelopait. Après ces paroles, Vathek l'invita à dîner, et même à passer quelques jours dans son palais.

Le lendemain le Calife le fit appeler, et lui dit: Relis-moi encore ce que tu m'as lu; je ne saurais trop entendre ces paroles qui semblent me promettre le bien après lequel je soupire. Aussitôt le vieillard mit ses lunettes vertes. Mais elles lui tombèrent du nez, lorsqu'il s'aperçut que les caractères de la veille avaient fait place à d'autres. Qu'as-tu? lui demanda le Calife; que signifient ces marques d'étonnement?—Souverain du monde, les caractères de ces sabres ne sont plus les mêmes.—Que me dis-tu? reprit Vathek; mais n'importe; si tu peux, explique-m'en la signification.—La voici, Seigneur, dit le vieillard: «malheur au téméraire qui veut savoir ce qu'il devrait ignorer, et entreprendre ce qui surpasse son pouvoir.» Malheur à toi-même! s'écria le Calife, tout hors de lui. Sors de ma présence! On ne te brûlera que la moitié de la barbe, parce qu'hier tu devinas bien; quant à mes présents, je ne reprends jamais ce que j'ai donné. Le vieillard, assez sage pour penser qu'il était quitte à bon marché de la sottise qu'il avait faite en disant à son Maître une vérité désagréable, se retira aussitôt, et ne reparut plus.

Vathek ne tarda point à se repentir de son impétuosité. Comme il ne cessait d'examiner ces caractères, il s'aperçut bien qu'ils changeaient tous les jours; et personne ne se présentait pour les expliquer. Cette inquiète occupation enflamma son sang, lui causa des vertiges, des éblouissements, et une si grande faiblesse qu'à peine il pouvait se soutenir; dans cet état, il ne laissait pas de se faire porter à la tour, espérant lire quelque chose d'agréable dans les astres; mais son espoir fut trompé. Ses yeux, offusqués par les vapeurs de sa tête le servaient mal: il ne voyait plus qu'un nuage noir et épais; augure qui lui semblait des plus funestes.

Harassé de tant de soucis, le Calife perdit entièrement courage. Une soif surnaturelle le consuma; et sa bouche, ouverte comme un entonnoir, recevait jour et nuit des torrents de liquides. Alors ce malheureux prince ne pouvant goûter aucun plaisir, fit fermer les palais des cinq sens, cessa de paraître en public, d'y étaler sa magnificence, de rendre justice à ses peuples, et se retira dans l'intérieur du sérail. Il avait toujours été bon mari; ses femmes se désolèrent de son état, ne se lassèrent point de faire des vœux pour sa santé, et de lui donner à boire.

Cependant la princesse Carathis était dans la plus vive douleur. Elle se renfermait tous les jours avec le visir Morakanabad, pour consulter sur les moyens de guérir, ou du moins de soulager le malade. Persuadés qu'il y avait de l'enchantement, ils feuilletaient ensemble tous les livres de magie, et faisaient chercher partout l'horrible étranger qu'ils accusaient d'être l'auteur du charme.

A quelques milles de Samarah, était une haute montagne couverte de thym et de serpolet; une plaine délicieuse en couronnait le sommet; on l'aurait prise pour le paradis destiné aux fidèles. Cent bosquets d'arbustes odoriférans, où l'oranger le cédrat et le citronnier s'entrelaçaient avec le palmier et la vigne, offraient de quoi satisfaire également le goût et l'odorat. La terre y était jonchée de violettes; des touffes de giroflées embaumaient l'air de leurs doux parfums. Quatre sources claires, et si abondantes qu'elles auraient pu désaltérer dix armées, ne semblaient couler en ce lieu que pour mieux imiter le jardin d'Eden arrosé des fleuves sacrés. Sur leurs bords verdoyants, le rossignol chantait la naissance de la rose, sa bien-aimée, et se plaignait du peu de durée de ses charmes; la tourterelle déplorait la perte de plaisirs plus réels, tandis que l'alouette saluait par ses chants la lumière qui ranime la nature. Là, plus qu'en aucun lieu du monde, le gazouillement des oiseaux exprimait leurs diverses passions; les fruits délicieux qu'ils béquetaient à plaisir, semblaient leur donner une double énergie.

On portait quelquefois Vathek sur cette montagne, afin qu'il pût y respirer un air pur, et boire à son gré des quatre sources. Sa mère, ses femmes et quelques eunuques étaient les seules personnes qui l'accompagnaient. Chacun s'empressait à remplir de grandes coupes de cristal de roche, et les lui présentait à l'envi; mais leur zèle ne répondait pas à son avidité; souvent il se couchait par terre, pour lapper l'eau.

Un jour que le déplorable prince était resté long-temps dans une posture aussi vile, une voix rauque mais forte, se fit entendre, et l'apostropha ainsi: «Pourquoi fais-tu l'exercice d'un chien, ô Calife si fier de ta dignité et de ta puissance?» A ces mots, Vathek lève la tête, et voit l'étranger, cause de tant de peines. A cette vue il se trouble, la colère enflamme son cœur; il s'écrie: Et toi, maudit Giaour![6] que viens-tu faire ici? N'es-tu pas content d'avoir rendu un prince agile et dispos, semblable à une outre? Ne vois-tu pas que je meurs autant pour avoir trop bu, que du besoin de boire?