Bois donc encore ce trait, lui dit l'étranger, en lui présentant un flacon rempli d'une liqueur rougeâtre; et sache pour tarir la soif de ton ame, après celle du corps, que je suis Indien, mais d'une région de l'Inde qui n'est connue de personne.
Ces mots furent un trait de lumière pour le Calife. C'était l'accomplissement d'une partie de ses désirs; et se flattant qu'ils allaient être tous satisfaits, il prit la liqueur magique et la but sans hésiter. A l'instant il se trouva rétabli, sa soif fut étanchée, et son corps devint plus agile que jamais. Sa joie fut alors extrême; il saute au col de l'effroyable Indien, et baise sa vilaine bouche béante et baveuse avec autant d'ardeur qu'il aurait pu baiser les lèvres de corail de ses plus belles femmes.
Ces transports n'auraient pas fini, si l'éloquence de Carathis n'eût ramené le calme. Elle engagea son fils à retourner à Samarah, et il s'y fit précéder par un héraut qui criait de toutes ses forces: Le merveilleux étranger a reparu, il a guéri le Calife, il a parlé, il a parlé!
Aussitôt, tous les habitants de cette grande ville sortirent de leurs maisons. Grands et petits couraient en foule pour voir passer Vathek et l'Indien. Ils ne se lassaient point de répéter: Il a guéri notre Souverain, il a parlé, il a parlé! Ces mots devinrent ceux du jour, et ne furent point oubliés dans les fêtes publiques qu'on donna le soir même en signe de réjouissance; les poètes en firent le refrain de toutes les chansons qu'ils composèrent sur ce beau sujet.
Alors, le Calife fit rouvrir les palais des sens; et comme il était plus pressé de visiter celui du goût qu'aucun autre, il ordonna qu'on y servît un splendide festin, auquel ses favoris et tous les grands officiers furent admis. L'Indien, placé à côté du Calife, feignit de croire que pour mériter autant d'honneur, il ne pouvait trop manger, trop boire, ni trop parler. Les mets disparaissaient de la table aussitôt qu'ils étaient servis. Tout le monde le regardait avec étonnement: mais l'Indien, sans faire semblant de s'en apercevoir buvait des rasades à la santé de chacun, chantait à tue-tête, contait des histoires dont il riait lui-même à gorge déployée, et faisait des impromptus qu'on aurait applaudis, s'il ne les eût pas déclamés avec des grimaces affreuses: durant tout le repas, il ne cessa de bavarder autant que vingt astrologues, de manger plus que cent porte-faix, et de boire à proportion.
Malgré qu'on eut couvert la table trente-deux fois, le Calife avait souffert de la voracité de son voisin. Sa présence lui devenait insupportable, et il pouvait à peine cacher son humeur en son inquiétude; enfin il trouva le moyen de dire à l'oreille du chef de ses eunuques: Tu vois, Bababalouk, comme cet homme fait tout en grand. Va, redouble de vigilance, et surtout prends garde à mes Circassiennes.
L'oiseau du matin avait trois fois renouvelé son chant, lorsque l'heure du Divan sonna. Vathek avait promis d'y présider en personne. Il se lève de table, et s'appuie sur le bras de son visir; plus étourdi du tapage de son bruyant convive que du vin qu'il avait bu, ce pauvre prince pouvait à peine se soutenir.
Les visirs, les officiers de la couronne, les gens de loi se rangèrent autour de leur souverain en demi-cercle, et dans un respectueux silence; tandis que l'Indien, avec autant de sang-froid que s'il avait été à jeûn, se plaça sans façon sur une des marches du trône, et riait sous cape de l'indignation que sa hardiesse causait à tous les spectateurs.
Cependant le Calife, dont la tête était embarrassée, rendait justice à tort et à travers. Son premier visir s'en aperçut, et s'avisa tout-à-coup d'un expédient pour interrompre l'audience et sauver l'honneur de son maître. Il lui dit tout bas: Seigneur, la princesse Carathis a passé la nuit à consulter les planètes; elle vous fait dire que vous êtes menacé d'un danger pressant. Prenez garde que cet étranger dont vous payez quelques bijoux magiques par tant d'égards, n'ait attenté à votre vie. Sa liqueur a paru vous guérir; ce n'est peut-être qu'un poison dont l'effet sera soudain. Ne rejetez pas ce soupçon; demandez-lui du moins comme elle est composée, où il l'a prise, et faites mention des sabres que vous semblez avoir oubliés.
Excédé des insolences de l'Indien, Vathek répondit à son visir par un signe de tête, et s'adressant à ce monstre: Lève-toi, lui dit-il, et déclare en plein Divan de quelles drogues est composée la liqueur que tu m'as fait prendre; débrouille surtout l'énigme des sabres que tu m'as vendus: et reconnais ainsi les bontés dont je t'ai comblé.