Le Calife se tut après ces paroles qu'il prononça d'un ton aussi modéré qu'il lui fut possible. Mais l'Indien, sans répondre ni quitter sa place, renouvella ses éclats de rire et ses horribles grimaces. Alors Vathek ne put se contenir; d'un coup de pied il le jette de l'estrade, le suit, et le frappe avec une rapidité qui excite tout le Divan à l'imiter. Tous les pieds sont en l'air; on ne lui a pas donné un coup qu'on ne se sente forcé de redoubler.

L'Indien prêtait beau jeu. Comme il était court et gros, il s'était ramassé en boule, et roulait sous les coups de ses assaillants, qui le suivaient partout avec un acharnement inoui. Roulant ainsi d'appartement en appartement, de chambre en chambre, la boule attirait après elle tous ceux qu'elle rencontrait. Le palais en confusion retentissait du plus épouvantable bruit. Les sultanes effrayées regardèrent à travers leurs portières; et dès que la boule parut, elles ne purent se contenir. En vain pour les arrêter, les eunuques les pinçaient jusqu'au sang; elles s'échappèrent de leurs mains: et ces fidèles gardiens, presque morts de frayeur, ne pouvaient eux-mêmes s'empêcher de suivre à la piste la boule fatale.

Après avoir ainsi parcouru les salles, les chambres, les cuisines, les jardins et les écuries du palais, l'Indien prit enfin le chemin des cours. Le Calife, plus acharné que les autres, le suivait de près, et lui lançait autant de coups de pied qu'il pouvait: son zèle fut cause qu'il reçut lui-même quelques ruades adressées à la boule.

Carathis, Morakanabad, et deux ou trois autres visirs dont la sagesse avait jusqu'alors résisté à l'attraction générale, voulant empêcher le Calife de se donner en spectacle, se jetèrent à ses genoux pour l'arrêter; mais il sauta par dessus leurs têtes, et continua sa course. Alors, ils ordonnèrent aux Muézins d'appeler le peuple à la prière, tant pour l'ôter du chemin, que pour l'engager à détourner par ses vœux une telle calamité; tout fut inutile. Il suffisait de voir cette infernale boule pour être attiré après elle. Les Muézins eux-mêmes, quoiqu'ils ne la vissent que de loin, descendirent de leurs minarets, et se joignirent à la foule. Elle augmenta au point, que bientôt il ne resta dans les maisons de Samarah que des paralytiques, des culs-de-jatte, des mourants, et des enfants à la mamelle dont les nourrices s'étaient débarrassées pour courir plus vîte: Carathis elle-même, Morakanabad et les autres, s'étaient enfin mis de la partie. Les cris des femmes échappées de leurs sérails; ceux des eunuques s'efforçant de ne pas les perdre de vue; les jurements des maris, qui, tout en courant, se menaçaient les uns les autres; les coups de pied donnés et rendus; les culbutes à chaque pas, tout enfin rendait Samarah semblable à une ville prise d'assaut et livrée au pillage. Enfin le maudit Indien, sous cette forme de boule, après avoir parcouru les rues, les places publiques, laissa la ville déserte, prit la route de la plaine de Catoul, et enfila une vallée au pied de la montagne des quatre sources.

L'un des côtés de cette vallée était bordé d'une haute colline; de l'autre était un gouffre épouvantable formé par la chûte des eaux. Le Calife et la multitude qui le suivait craignirent que la boule n'allât s'y jeter et redoublèrent d'efforts pour l'atteindre, mais ce fut en vain; elle roula dans le gouffre, et disparut comme un éclair.

Vathek se serait sans doute précipité après le perfide Giaour, s'il n'avait été retenu comme par une main invisible. La foule s'arrêta aussi; tout devint calme. On se regardait d'un air étonné; et malgré le ridicule de cette scène, personne ne rit. Chacun, les yeux baissés, l'air confus et taciturne, reprit le chemin de Samarah, et se cacha dans sa maison, sans penser qu'une force irrésistible pouvait seule porter à l'extravagance qu'on se reprochait; car il est juste que les hommes qui se glorifient du bien dont ils ne sont que les instruments, s'attribuent aussi les sottises qu'ils n'ont pu éviter.

Le Calife seul, ne voulut pas quitter la vallée. Il ordonna qu'on y dressât ses tentes; et, malgré les représentations de Carathis et de Morakanabad, il prit son poste aux bords du gouffre. On avait beau lui représenter qu'en cet endroit le terrein pouvait s'ébouler, et que d'ailleurs, il était trop près du magicien; leurs remontrances furent inutiles. Après avoir fait allumer mille flambeaux, et commandé qu'on ne cessât d'en allumer, il s'étendit sur les bords fangeux du précipice, et tâcha, à la faveur de ces clartés artificielles, de voir au travers des ténèbres, que tous les feux de l'empirée n'auraient pu pénétrer. Tantôt il croyait entendre des voix qui partaient du fond de l'abîme, tantôt il s'imaginait y démêler les accents de l'Indien; mais ce n'était que le mugissement des eaux, et le bruit des cataractes qui tombaient à gros bouillons des montagnes.

Vathek passa la nuit dans cette violente situation. Dès que le jour commença à poindre, il se retira dans sa tente, et là, sans avoir rien mangé, il s'endormit, et ne se réveilla que lorsque l'obscurité vint couvrir l'hémisphère. Alors, il reprit le poste de la veille, et ne le quitta pas de plusieurs nuits. On le voyait marcher à grands pas et regarder les étoiles d'un air furieux, comme s'il leur reprochait de l'avoir trompé.

Tout-à-coup, depuis la vallée jusqu'au-delà de Samarah, l'azur du Ciel s'entremêla de longues raies de sang; cet horrible phénomène semblait toucher à la grande tour. Le Calife voulut y monter; mais ses forces l'abandonnèrent: et, transi de frayeur, il se couvrit la tête du pan de sa robe.

Tous ces prodiges effrayants ne faisaient qu'exciter sa curiosité. Ainsi, au lieu de rentrer en lui-même, il persista dans le dessein de rester où l'Indien avait disparu.