Ce nouveau Boston auquel Arbuton l’avait initiée était un Boston plein de mystérieux préjugés et de réserve hautaine, un Boston aux goûts raffinés et difficiles, dont le cachet social appartenait au vieux monde, et qui repoussait tout contact avec les mœurs et coutumes du nouveau; un Boston aussi étranger que l’Europe à son inexpérience naïve, fier seulement de ce qui ne ressemble pas à l’Amérique; un Boston qui aimerait mieux périr par le fer et le feu que d’être soupçonné de vulgarité; un Boston critiqueur, dégoûté, blasé, méprisant le reste de l’hémisphère, et froidement satisfait de lui-même, en tout ce qui ne peut avoir aucun rapport avec le Boston que la jeune fille avait rêvé.
Ce n’était pas plus, il est vrai, le Boston réel que nous connaissons et que nous aimons, qu’aucun des deux autres; mais ce Boston troublait Kitty plus qu’il n’aurait dû, même s’il eût été réel.
Cela la rendait soupçonneuse à l’endroit de la conduite d’Arbuton envers elle, et lui faisait remarquer plusieurs petites choses qui lui auraient échappé sans cela.
L’humeur railleuse, et l’indifférente confiance en elle-même qu’elle avait eues près de lui, dans les commencements, l’avaient désertée, et ne lui revenaient un peu que lorsqu’un incident quelconque venait la distraire et lui faire oublier les contrastes qu’elle ne découvrait que trop entre leurs manières respectives de voir et de penser.
Il lui fallait faire un effort de plus en plus grand pour entrer en relation sympathique avec lui; et quand elle y réussissait, elle retombait bientôt dans un décourageant mépris d’elle-même, comme si elle eût été coupable d’un acte d’hypocrisie.
Après une longue pause elle reprit, comme parlant au nom de cette autre jeune fille à laquelle elle venait de songer:
—On dirait que M. Arbuton est tout gants de chevreau et fin parapluie—c’est à-dire le type de l’homme élégant et bien mis; son apparence nous fait tout espérer, mais bon Dieu! je plaindrais celle qui l’aimerait. Figurez-vous une jeune fille qui rencontrerait cet homme et qui s’en éprendrait! Probablement qu’elle ne se persuaderait jamais entièrement qu’il n’est pas quelque peu celui qu’elle avait cru trouver d’abord, et elle emporterait dans la tombe la pensée qu’elle n’a pas su le comprendre. Quel curieux roman cela ferait!
—Alors pourquoi ne l’écrivez-vous pas, Kitty? Personne ne pourrait le faire mieux que vous.
Kitty eut une subite rougeur, puis un sourire:
—Oh! je ne m’en croirais pas le talent, dit-elle. Ce ne serait pas une histoire bien facile à combiner. Peut-être cet homme ne ferait-il rien d’assez positivement désagréable pour mériter condamnation. Le seul moyen de peindre son caractère serait de la faire s’oublier, elle, jusqu’à lui dire des choses blessantes, dont elle se repentirait ensuite, tandis que lui serait toujours impassiblement irrépréhensible en tout. Et encore serait-il peut-être regardé par les imbéciles comme le plus à plaindre. Ma foi, après tout, M. Arbuton a été très poli pour nous, Fanny, reprit-elle en se levant, à la suite d’une autre pause. Peut-être suis-je injuste. Pardonnez-le-moi pour lui; et je voudrais, ajouta-t-elle avec cet air de désappointement découragé qui lui prenait quelquefois, et pendant qu’elle sentait son cœur se serrer de surprise à chaque mot qui semblait tomber de ses lèvres à son insu, je voudrais qu’il s’en allât.