Dans la nécessité où chacun se trouvait de tirer le meilleur parti possible des circonstances, l’ignorance affectée du colonel était peut-être exagérée, mais les petits stratagèmes de Mme Ellison eurent un succès merveilleux.
Sa tournure d’esprit s’adaptait parfaitement à la situation, et personne n’eût pu découvrir chez elle la moindre chose qui ne tendît au but qu’elle se proposait, la moindre parole qui, dans le ton ou l’expression, fût trop vivement accentuée.
Arbuton, dont elle s’était emparée, et qui la savait au courant de tout, s’avoua qu’il ne lui avait jamais rendu justice, et seconda les efforts de la jeune femme avec une espèce d’admiration sympathique.
De son côté, Kitty, par certains regards reconnaissants jetés à sa cousine en détournant la tête, rendait un ardent hommage aux efforts de tact déployés par elle, et après quelques instants de trouble durant lesquels l’angoisse de toute sa nuit la mordit au cœur, elle finit, en dépit de tout, par trouver la situation passable.
Le chemin qui conduit au Château-Bigot est charmant.
Vous traversez d’abord les vieux faubourgs de la ville basse, puis vous prenez la grande route unie et dure, bordée de jolies maisons de campagne, qui conduit au village de Charlesbourg.
Si par hasard vous vous retournez, vous apercevez derrière vous, comme une merveilleuse toile, Québec avec les clochers et les toits aigus de la haute ville, et sa longue et irrégulière ceinture de murailles qui suit l’arête du promontoire.
Plus bas s’entassent les toits et les cheminées de Saint-Roch; puis encore des clochers et des murs de couvents; et enfin les vaisseaux de la rivière Saint-Charles, dont le cours, d’un côté, remonte la vallée en rétrécissant sa surface lumineuse, et de l’autre va se perdre en s’élargissant dans les vastes lueurs du Saint-Laurent.
De paisibles prairies parsemées d’arbres s’étendent depuis les villas suburbaines jusqu’au village de Charlesbourg, où le cocher s’informa de la route à suivre, auprès d’un groupe d’oisifs flânant sur la place de l’église.
Il prit ensuite un chemin de traverse, qu’il quitta peu après pour entrer dans une espèce d’allée de plus en plus rocailleuse, qui bientôt se transforma elle-même en simple chemin de charrette coupé dans les bois, où la forte et riche odeur des pins et des herbes sauvages écrasées sous les roues embaumait l’atmosphère.