Le soir elle apprit tout sans avoir recours aux questions; et, tout en maugréant, elle approuva Kitty, et la couvrit de louanges et de condoléances.

—Le fait est, Fanny que je ne tenais pas à connaître ces gens-là. Pourquoi y aurais-je tenu? Mais ce qui m’a blessée, c’est qu’il m’a sacrifiée à leurs préjugés, c’est qu’il m’a complètement ignorée devant elles, et qu’il m’a laissée là, sans une parole, lorsque j’aurais dû être pour lui tout au monde, et la première entre toutes. Il me semble que lorsque j’étais assise, là, tout m’est revenu à l’esprit comme aux personnes qui se noient, et j’ai vu clair en tout ceci mieux que je n’avais encore jamais vu. Nous étions trop éloignés l’un de l’autre par notre passé, et par ce que nous sommes habitués à croire et à respecter, pour jamais pouvoir nous harmoniser parfaitement. Et, m’eût-il donné la plus haute position du monde, c’est là tout ce que j’aurais eu. Il n’aurait jamais pu aimer ceux qui ont été bons pour moi, et que je chéris si ardemment; il ne m’aurait aimée qu’en autant qu’il aurait pu me détacher d’eux. S’il a pu me mettre de côté si froidement aujourd’hui, qu’en aurait-il été plus tard des miens, et de moi-même? Voilà l’idée qui m’a frappée. Du reste, je ne crois pas que faire un splendide mariage soit aussi désirable que d’être fidèle à un amour venu de longue main, et de vivre honnêtement de sa vie ordinaire, sans inquiétude et sans crainte. Ainsi, ajouta Kitty en fondant de nouveau en larmes, vous avez peut-être tort de vous apitoyer autant sur mon sort, Fanny. Si vous l’aviez vu, vous auriez pensé qu’il était peut-être le plus à plaindre des deux. Moi-même j’ai eu pitié de lui, tout cruel qu’il avait été pour moi. Lorsqu’il s’est retourné d’abord pour aller au-devant d’elles, vous l’auriez cru condamné à mort, ou sous l’empire de quelque cauchemar effrayant; et, pendant qu’il se promenait avec cette affreuse vieille ridicule,—la jeune fille ne parlait presque pas—il faisait des efforts inouïs pour lui répondre sensément et pour paraître ignorer mon existence; c’était la chose la plus amusante du monde.

—Comme vous êtes étrange, Kitty!

—C’est vrai; mais ne vous imaginez pas que j’étais insensible. Il me semblait que j’avais à ce moment deux personnes en moi, l’une à l’agonie, et l’autre examinant froidement ce qui se passait. Mais, s’écria-t-elle en éclatant de nouveau, comment a-t-il pu faire cela? Comment a-t-il pu agir ainsi envers moi? et justement au moment où je commençais à le croire si généreux et si noble! Tout cela me semble trop affreux pour être vrai!

Kitty embrassa de nouveau sa cousine, qui pleura un moment avec elle sur cette confiance si tôt perdue; puis, après lui avoir souhaité bravement le bonsoir, elle se retira dans sa chambre pour pleurer encore sur son oreiller.

Mais auparavant elle appela Fanny à sa porte, et tâchant de sourire à travers sa physionomie bouleversée:

—Comment pensez-vous qu’il soit revenu? demanda-t-elle. Je n’y avais pas encore songé.

—Oh! s’écria Fanny sur un ton de souverain mépris, j’espère qu’il a été forcé de revenir à pied. Mais je crains bien qu’il n’ait eu que trop de facilité à se faire conduire. Probablement qu’il s’est procuré un cabriolet à l’hôtel.

Kitty n’avait pas eu un mot de reproche à l’adresse de Fanny pour la part qu’elle avait prise à cette malheureuse affaire.

Or lorsque celle-ci, à son retour dans sa chambre, y trouva le colonel, elle lui raconta tout, et commença à se persuader que cela lui était bien dû en partie, et Kitty l’avait ainsi échappé belle, suivant son expression.