La longue chaîne de montagnes revêches s’était abaissée, et le soleil du matin versait de chauds rayons sur ce qui, sous un climat plus hospitalier, aurait pu passer pour un très joli paysage.

La baie formait un ovale irrégulier, avec des rives hardies mais peu élevées, d’un côté, et de l’autre une plaine étroite, où deux villages, dressant chacun son mince clocher en fer-blanc reluisant au soleil, s’échelonnaient le long du chemin qui longeait le rivage recourbé en forme de croissant.

L’entrée de la baie était flanquée d’un mamelon élevé, et sur la rive on apercevait çà et là des masses de rochers gaiement colorés de lichens, et tachetés de teintes métalliques oranges et écarlates.

La sempiternelle frondaison de pins nains était la seule forêt visible bien que la baie des Ha-Ha soit un port considérable pour le commerce de bois. Quelques goélettes étaient là occupées à recevoir leur cargaison de planches de pin odorant.

Le quai où le bateau se trouvait accosté était tout animé de travailleurs et d’oisifs.

On embarquait du bois que l’on transportait à bord dans des brouettes conduites par des paysans.

Ceux-ci, arrivés au haut de la passerelle, arcboutaient leurs larges pieds sur la pente unie et glissante, puis, entraînés par leur charge, se précipitaient à bord plus ou moins la tête la première.

Au milieu de la confusion qu’occasionnaient ces tours de force, une procession d’autres paysans s’introduisait à l’intérieur, chacun portant sous son bras une espèce de coffret en forme de cercueil.

Le colonel Ellison commençait à craindre que ces boîtes ne renfermassent tout la marmaille de la baie des Ha-Ha. Mais la réflexion qu’une région aussi froide n’aurait pu en produire une aussi énorme quantité le remit un peu, et l’employé comptable le rassura pleinement en lui affirmant que ces boîtes ne contenaient que des bleuets[A], et qu’on pouvait en acheter tant qu’on en désirait pour dix-huit sous le boisseau.

Cela lui donna une poignante idée de la pauvreté de l’endroit, et il acheta, des petits garçons qui venaient à bord, une telle quantité de framboises sauvages dans des cassots, cornets ou cornes d’abondance en écorce de bouleau, qu’il fut obligé d’en faire cadeau à ces mêmes petits vendeurs dont il avait épuisé l’assortiment.