—Le fait est que je voudrais savoir si je puis voyager du tout. Mais je le saurai dans vingt-quatre heures. Si cela enfle, il me faudra passer quelque temps à Québec; et si cela n’enfle pas, il pourrait y avoir quelque chose de lésé à l’intérieur. J’ai lu que des personnes qui se croyaient tout à fait remises, après certains accidents, se trouvaient tout à coup dans un état très dangereux. Le mauvais côté des lésions intérieures, c’est que vous ne vous en apercevez pas. Non point que je redoute rien de semblable dans le cas actuel; mais à tous hasards quelques jours de repos ne me feront pas de mal. On achète à Québec aussi bien et même un peu moins cher qu’à Montréal. Je pourrai sortir en voiture, vous savez, et passer mon temps aussi agréablement dans un endroit que dans l’autre. Je suis sûre que nous nous y amuserons. Et puis, il n’y a pas de nécessité pour que le colonel soit de retour avant un mois. Je pourrais peut-être aussi parcourir les magasins à l’aide d’une béquille.
Pendant que le monologue de Mme Ellison se poursuivait, à peine interrompu ici et là par Kitty, le mari était allé à la recherche d’une tasse de thé et autres légères douceurs indispensables aux dames après une syncope.
Quand il fut de retour, Mme Ellison demanda des nouvelles d’Arbuton, qui, après être revenu voir si tout était pour le mieux, avait disparu de nouveau.
—Ma foi, notre ami de Boston porte sa part des embarras de ce matin, comme un héros.... ou comme une dame qui s’est donné une entorse, dit le colonel en disposant les rafraîchissements. En voyant le ravage qu’il fait dans le jambon, les œufs et la chicorée, on se convaincrait qu’il n’y a rien pour ouvrir l’appétit comme le regret de voir souffrir les autres.
—Vraiment! et voilà cette pauvre Kitty qui n’a pas encore pris une bouchée! s’écria Mme Ellison. Kitty, allez déjeuner. Vous mettrez ma....
—Oh! non, Fanny, non.... et j’ai réellement faim.
—Alors c’est très bien, dit Mme Ellison, en apercevant un nuage humide dans les yeux de Kitty. Allez-y comme vous êtes, et ne faites pas attention à moi.
Kitty partit en s’armant de courage à chaque pas, et quand elle s’assit en face d’Arbuton son teint était animé, il est vrai, mais elle avait la hardiesse du lion.
Lui, avait maudit son étoile qui l’avait pour ainsi dire poussé de plus en plus en avant dans l’intimité de ces gens-là, comme il les appelait en lui-même. Il se disait que juste vingt-quatre heures auparavant, il les avait rencontrés et s’était promis de n’avoir rien à démêler avec eux. Or, dans cet espace de temps, la jeune fille l’avait amené à s’excuser pour une maladresse qu’elle avait commise elle-même; il avait épié sa conversation; il avait parlé sentiment avec elle jusqu’à minuit; ils avaient fait une promenade du matin ensemble; et pour terminer il avait donné une entorse à Mme Ellison, qui était tombée évanouie dans ses bras. C’était révoltant.
Et pour comble, il se trouvait obligé de prendre une attitude de regret et de prière vis-à-vis de cette Mme Ellison, la personne qu’il aimait le moins de toute cette compagnie.