La vie de réclusion qu’elle menait forcément à Eriécreek lui laissait beaucoup de loisirs qu’elle consacrait à la lecture, dans un âge où les autres petites filles vont encore à l’école.
Le docteur avait des goûts littéraires, un peu ponsifs, mais sérieux.
Sa bibliothèque était assez bien garnie d’anciens auteurs anglais, poètes, publicistes et romanciers, avec un historien par-ci par-là, et Kitty les lisait comme une enfant, se nourrissant l’esprit de choses qu’elle ne comprenait pas encore, mais dont la beauté se révélait à elle petit à petit, à mesure qu’elle avançait en âge.
Mais ce qui lui plaisait infiniment plus que ces vieux classiques un peu surannés, c’étaient les livres plus modernes qu’avait laissés son cousin Charles—l’espérance et l’orgueil du docteur—mort un an avant l’arrivée de Kitty dans la maison.
Il portait le nom de son père, à elle, et l’oncle Jack semblait retrouver à la fois, dans sa nièce, son fils et son frère.
Lorsque le goût de la jeune fille pour la lecture commença à se révéler sérieusement, le vieillard ouvrit un jour certains rayons dans une petite chambre, en haut, lui en donna la clef, en lui disant avec une fierté triste et avec ce ton un peu solennel des gens de la Virginie, qu’il avait toujours conservé:
—Ces livres appartenaient à mon fils, qui aurait été un jour un grand écrivain; maintenant ils sont à toi.
Plus tard, quand le docteur mettait la main sur certains livres de cette collection, que Kitty laissait par hasard sur quelque meuble de l’appartement, il s’endormait en les regardant; ou bien, en apercevant quelque note écrite en marge, il remettait doucement le volume où il l’avait pris, et sortait précipitamment de la chambre.
—Kitty, tu ferais mieux de ne pas laisser les livres de ce pauvre Charlie où l’oncle Jack peut les voir, disait alors l’une des cousines, Virginia ou Rachel; je ne crois pas qu’il s’intéresse beaucoup à ces écrivains-là, et la vue de ces livres lui fait saigner le cœur.
De sorte que Kitty garda les livres pour elle seule, et la plupart du temps s’enferma avec eux à l’étage supérieur, dans la chambre qui avait appartenu à Charles Ellison.