Là, parmi ces témoins des rêves ambitieux du jeune homme défunt, elle devint rêveuse, et l’on aurait dit que, en héritant des lieux qu’il avait occupés pendant sa vie, elle avait en même temps hérité de son esprit fin et délicat.

Le docteur, ainsi que l’insinuaient ses filles, ne s’occupait guère des auteurs modernes qui avaient fait les délices de son fils.

Ainsi que bien d’autres hommes au cœur simple et naïf, il croyait que depuis Pope, il n’avait existé qu’un grand poète, Byron, et pour lui Tennyson, Browning et les autres poètes modernes étaient de l’hébreu.

Parmi les Américains, il avait une haute opinion de Whittier, mais il préférait Lowell à tous les autres, parce qu’il avait écrit les Biglow Papers, et encore ne voulut-il jamais avouer que les dernières séries fussent aussi bonnes que les premières.

Ces auteurs, ainsi que les autres principaux poètes de notre nation et de notre langue, se trouvaient dans la bibliothèque dont Kitty avait hérité de son cousin, en même temps qu’une collection complète des différents romanciers contemporains, lesquels, en somme, lui plaisaient encore plus que les poètes. Elle tirait aussi parti des différentes publications périodiques auxquelles son cousin avait été abonné, et la maison était remplie de journaux de toute espèce, depuis le Courrier d’Eriécreek jusqu’au Tribune de New-York.

Enfin, avec les allées et venues des visiteurs excentriques dont nous avons parlé, ses lectures continuelles, ses courses à la campagne en compagnie de l’oncle Jack, l’éducation de Kitty s’était faite rapidement, et tout cela avait au moins eu pour effet de donner à la jeune fille beaucoup de vivacité d’esprit et certaines opinions bien arrêtées.

Ajoutons que si quelque chose eût pu lui faire perdre son heureuse simplicité et lui donner de l’affectation, l’air vif et sain que l’on respirait dans l’intérieur de la famille Ellison lui eût servi de contre-poison.

Il y avait une telle bonté dans la discipline de cette maison, que Kitty ne se rappelait pas y avoir jamais été froissée en quoi que ce fût.

C’était à cette époque un moment de gaieté pour elle que de s’asseoir avec ses cousines, pour travailler à quelque ouvrage, s’abandonnant avec elles à un caquetage, libre, rapide, désordonné, avec une pointe de raillerie à l’adresse de quiconque s’approchait d’elles,—tout cela tempéré par un excès de bonne humeur un peu drôlatique, ou par une légère teinte de mélancolie native.

Le dernier visiteur original, quelque cancan du voisinage, quelque folie de jeunesse ou quelque prétention de Kitty, certains de leurs actes, une gaucherie des garçons—s’ils se trouvaient à la maison et venaient flâner à l’intérieur—leur servaient de thème à broder les plus curieuses drôleries du monde, excepté toutefois quand l’oncle Jack était présent, et qu’elles le plaisantaient à n’en plus finir sur ses travers ou ses théories caractéristiques.