Même l’ignorance intrépidement naïve de Kitty et son mépris plus qu’ordinaire des dignités sociales n’étaient pas à l’abri de cette impression.

Elle avait trouvé facile de causer avec Mme March, comme avec ses cousines, chez elle; elle aimait la franchise et la gaieté dans la conversation; elle se plaisait à badiner, à rire, à railler d’une façon inoffensive, et même à parler sentiment sur un ton demi-sérieux.

Être en compagnie d’Arbuton lui semblait agréable; mais elle commençait à ne plus pouvoir prendre avec lui un ton naturel. Elle s’étonnait de la hardiesse légère avec laquelle elle avait osé lui parler au déjeuner, et elle attendait qu’il prît la parole.

Jetant un regard sur le ciel gris dont le Saguenay est toujours couvert, Arbuton fit la remarque qu’il commençait à pleuvoir, et ouvrit l’élégant parapluie de soie qui s’harmonisait si parfaitement avec la distinction londonienne de son vêtement, et l’éleva au-dessus de leurs têtes.

Mme Ellison se plaça de façon à profiter de cet abri, et continua à feuilleter activement son livre, tout en prêtant l’oreille à la conversation.

—Le grand inconvénient de ces sortes de choses, en Amérique, continua Arbuton, c’est qu’il n’y a aucun intérêt humain dans le paysage, si beau qu’il soit.

—Ma foi, je ne sais pas, répondit Kitty, vous avez vu ce petit village autour de la scierie? Ne trouvez-vous aucun intérêt humain dans la vie de ces pauvres gens? Il me semble qu’on peut imaginer d’eux n’importe quoi. Supposez, par exemple, que le propriétaire de cet établissement soit un malheureux désenchanté venu là pour enfouir l’épave de sa vie dans... dans le bran de scie!

—Oh oui! des choses de ce genre-là, certainement. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire, je parlais de l’intérêt historique. Il n’y a ici ni passé, ni caractère, ni traditions.

—Ah! mais le Saguenay a ses traditions, dit Kitty. Sachez qu’un parti de ses premiers explorateurs avaient laissé leurs camarades à Tadoussac pour remonter le Saguenay, il y a quelque trois cents ans, et qu’on n’en a jamais entendu parler depuis. L’apparence même de la rivière nous fait songer à cela. Le Saguenay ne dirait jamais un secret.

—Hum! murmura Arbuton, comme s’il eût contesté au Saguenay le droit d’avoir une légende de cette espèce, et fût disposé à se moquer de cette légende parce qu’elle appartenait au Saguenay.