ÉNOBARBUS.—Je vais vous raconter cette entrevue:
La galère où elle était assise, ainsi qu'un trône éclatant, semblait brûler sur les eaux. La poupe était d'or massif, les voiles de pourpre, et si parfumées, que les vents venaient s'y jouer avec amour. Les rames d'argent frappaient l'onde en cadence au son des flûtes, et les flots amoureux se pressaient à l'envie à la suite du vaisseau. Pour Cléopâtre, il n'est point d'expression qui puisse la peindre. Couchée sous un pavillon de tissu d'or, elle effaçait cette Vénus fameuse où nous voyons l'imagination surpasser la nature; à ses côtés étaient assis de jeunes et beaux enfants, comme un groupe de riants amours, qui agitaient des éventails de couleurs variées, dont le vent semblait colorer les joues délicates qu'ils rafraîchissaient comme s'ils eussent produit cette chaleur qu'ils diminuaient.
AGRIPPA.—O spectacle admirable pour Antoine!...
ÉNOBARBUS.—Ses femmes, comme autant de Néréides et de Sirènes, cherchaient à deviner ses ordres dans ses regards et s'inclinaient avec grâce. Une d'elles, telle qu'une vraie sirène, assise au gouvernail, dirige le vaisseau: les cordages de soie obéissent à ces mains douces comme les fleurs, qui manoeuvrent avec dextérité. Du sein de la galère s'exhalent d'invisibles parfums qui frappent les sens, sur les quais adjacents. La ville envoie tous ses habitants au-devant d'elle: Antoine, assis sur un trône au milieu de la place publique, est resté seul, haranguant l'air, qui, sans son horreur pour le vide, eût aussi été contempler Cléopâtre et eût abandonné sa place dans la nature.
AGRIPPA.—O merveille de l'Égypte!
ÉNOBARBUS.—Aussitôt qu'elle fut débarquée, Antoine envoya vers elle et l'invita à souper. Elle répondit qu'il vaudrait mieux qu'il devînt son hôte, et qu'elle l'en conjurait. Notre galant Antoine, à qui jamais femme n'entendit prononcer le mot non, va au festin après s'être fait raser dix fois, et, selon sa coutume, il paye de son coeur ce que ses yeux seuls ont dévoré.
AGRIPPA.—Prostituée royale! elle fit déposer au grand César son épée sur son lit; il la cultiva, et elle porta un fruit.
ÉNOBARBUS.—Je l'ai vue une fois sauter à cloche-pied pendant quarante pas, dans les rues d'Alexandrie; et bientôt, perdant haleine, elle parla, tout essoufflée; elle se fit une nouvelle perfection de ce manque de forces, et de sa bouche sans haleine il s'exhalait un charme tout-puissant.
MÉCÈNE.—A présent, voilà Antoine obligé de la quitter pour toujours.
ÉNOBARBUS.—Jamais, il ne la quittera pas. L'âge ne peut la flétrir, ni l'habitude épuiser l'infinie variété de ses appas. Les autres femmes rassasient les désirs qu'elles satisfont; mais elle, plus elle donne, plus elle affame; car les choses les plus viles ont de la grâce chez elle: tellement, que les prêtres sacrés la bénissent au milieu de ses débauches.