(Entrent Antonio et officiers de justice.)
VIOLA.—Seigneur, voici l'homme qui m'a sauvé.
LE DUC.—Je me rappelle bien son visage, et cependant la dernière fois que je l'ai vu, il était noirci comme celui de Vulcain par la fumée du combat. Il était le capitaine d'un malheureux vaisseau qu'on méprisait pour sa petitesse et le peu d'eau qu'il tirait; et pourtant il aborda avec tant de fureur le plus noble navire de notre flotte, que l'envie même, et le parti vaincu, poussèrent des cris d'admiration à sa gloire.—De quoi s'agit-il?
PREMIER OFFICIER.—Orsino, voici cet Antonio qui prit le Phénix et sa cargaison, à son retour de Candie; et c'est encore lui qui monta à l'abordage du Tigre, dans le combat où votre jeune neveu Titus perdit une jambe: nous l'avons arrêté au milieu d'une querelle particulière, dans les rues de cette ville, où il méprisait la honte et la convenance comme un désespéré.
VIOLA.—Il m'a rendu service, seigneur: il a tiré l'épée pour ma défense; mais il a fini par m'adresser un discours si étrange que je ne puis y comprendre autre chose, sinon que ce doit être du délire.
LE DUC, à Antonio.—Insigne pirate, voleur d'eau salée, quelle audace insensée t'a conduit ici à la merci de ceux que tu as rendus tes ennemis à des conditions si sanglantes et si cruelles?
ANTONIO.—Orsino, noble seigneur, souffrez que je repousse les noms que vous me donnez. Jamais Antonio ne fut un pirate ni un brigand, quoiqu'il soit, je l'avoue, et cela par des motifs bien fondés, l'ennemi d'Orsino. C'est un véritable enchantement qui m'a attiré ici: ce jeune homme, qui est à côté de vous, le plus grand des ingrats, c'est moi qui l'ai arraché aux gouffres écumants d'une mer furieuse: il avait fait naufrage, et n'avait plus d'espoir; je lui ai donné la vie, et j'ai encore ajouté à ce don celui de mon amitié, sans restriction ni réserve, en me dévouant entièrement à lui. C'est pour ses intérêts, par pur amour pour lui, que je me suis exposé au danger d'entrer dans cette ville ennemie. J'ai tiré l'épée pour le défendre quand il était attaqué; et c'est là que j'ai été arrêté; et qu'inspiré par une perfide dissimulation, il a refusé de prendre aucune part à mon danger, et m'a renié pour être de sa connaissance; il est devenu en un clin d'oeil comme un étranger qui ne m'aurait pas vu depuis vingt ans; il a refusé de me rendre ma propre bourse, dont je lui avais recommandé de se servir il n'y avait pas une demi-heure.
VIOLA.—Comment cela peut-il être?
LE DUC.—Depuis quand ce jeune homme est-il venu dans cette ville?
ANTONIO.—D'aujourd'hui, seigneur. Et nous étions ensemble depuis trois mois, sans nous être quittés d'un instant, d'une seule minute, ni le jour ni la nuit.