PORTIA.--Tu n'auras rien que ce que porte l'obligation, Juif; tu peux le prendre à tes risques et périls.
SHYLOCK.--Eh bien! que le diable lui en donne l'acquit, je ne resterai pas plus longtemps ici à disputer.
PORTIA.--Arrêtez, Juif, la justice a d'autres droits sur vous. Il est porté dans les lois de Venise, que lorsqu'il sera prouvé qu'un étranger aura attenté, par des voies directes ou indirectes, à la vie d'un citoyen, la moitié de ses biens sera saisie au profit de celui contre qui il aura tramé quelque entreprise, que l'autre moitié entrera dans les coffres particuliers de l'État; enfin, que le duc seul peut lui faire grâce de la mort à laquelle tous les autres juges devront le condamner: je déclare que tu te trouves dans le cas. Il est notoire que tu as travaillé indirectement et même directement à faire périr le défendeur. Ainsi tu as encouru les peines que je viens de mentionner: à genoux donc, et implore la clémence du duc.
GRATIANO.--Demande qu'il te soit permis de te pendre toi-même. Cependant, comme tes biens appartiennent à la république, tu n'as pas de quoi t'acheter une corde; il faut que tu sois pendu aux frais de l'État.
LE DUC.--Afin que tu voies la différence de l'esprit qui nous anime, je te fais grâce de la vie sans que tu me la demandes. Quant à la moitié de tes biens, elle appartient à Antonio, l'autre moitié revient à l'État. Mais tu peux, en te soumettant humblement, obtenir qu'on se restreigne à une amende.
PORTIA.--Oui, pour l'État et non pour Antonio.
SHYLOCK.--Eh bien! prenez ma vie et tout, ne me faites grâce de rien. Vous m'ôtez ma famille quand vous m'ôtez les moyens de soutenir ma famille, vous m'ôtez ma vie quand vous m'ôtez les ressources avec quoi je vis.
PORTIA.--Que doit-il attendre de votre pitié, Antonio?
GRATIANO.--Une corde gratis. Rien de plus, au nom de Dieu!
ANTONIO.--Je demanderai à monseigneur le duc et à la cour, qu'on lui laisse la moitié de ses biens sans exiger d'amende. Je serai satisfait s'il me laisse disposer de l'autre moitié, pour la rendre, à sa mort, au gentilhomme qui a enlevé sa fille. Et cela sous deux conditions: la première, c'est qu'en faveur de ce qu'on lui accorde il se fera chrétien sur-le-champ; l'autre, qu'il fera une donation en présence de la cour, par laquelle tout ce qui lui appartient passera, après sa mort, à son gendre Lorenzo et à sa fille.