LE ROI JEAN.--Nous nous revoyons encore assis dans ce palais, couronné une seconde fois; et nous l'espérons, nous y sommes vu d'un oeil joyeux.

PEMBROKE.--Cette seconde fois, n'était qu'il a plu à Votre Majesté que cela fût ainsi, était une fois de trop. Vous aviez été couronné auparavant, et jamais depuis vous n'aviez été dépouillé de la majesté royale; jamais aucune révolte n'avait donné atteinte à la foi de vos sujets; le pays n'avait été troublé d'aucune atteinte nouvelle, d'aucun désir de changement ou d'un état meilleur.

SALISBURY.--C'est donc une inutile et ridicule surabondance que de vouloir s'entourer d'une double pompe, que de parer un titre déjà précieux, que de dorer l'or fin, de teindre le lis, de parfumer la violette, de polir la glace ou d'ajouter de nouvelles couleurs à l'arc-en-ciel, et de chercher à éclairer l'oeil brillant des cieux.

PEMBROKE.--Si ce n'est qu'il faut accomplir le bon plaisir de Votre Majesté, cet acte est comme un vieux conte redit de nouveau et dont la dernière répétition devient fâcheuse lorsqu'elle tombe hors de propos.

SALISBURY.--Il défigure l'aspect antique et respectable de nos simples et anciennes formes, comme le vent qui change dans les voiles fait errer le cours des pensées; il éveille et alarme la réflexion, affaiblit la stabilité des opinions, rend suspect même ce qui est légitime en le couvrant de vêtements d'une mode si nouvelle.

PEMBROKE.--L'ouvrier qui veut faire mieux que bien perd son habileté dans les efforts de son ambition; et souvent en cherchant à excuser une faute, on l'aggrave par l'excuse même, comme une pièce posée sur une petite déchirure fait un plus mauvais effet en cachant le défaut, que ne faisait le défaut lui-même avant qu'il fût ainsi rapiécé.

SALISBURY.--C'est pourquoi avant votre nouveau couronnement nous vous avons déclaré notre avis; mais il n'a pas plu à Votre Altesse de l'écouter. Au reste, nous sommes tous satisfaits, puisque nos volontés doivent en tout et en partie s'arrêter devant celle de Votre Altesse.

LE ROI JEAN.--Je vous ai fait part de quelques-unes des raisons de ce double couronnement, et je les crois fortes; et lorsque mes craintes seront diminuées, je vous en communiquerai d'autres plus fortes encore. Cependant, indiquez les abus dont vous demandez la réforme, et vous verrez bien avec quel empressement j'écouterai et j'accorderai vos demandes.

PEMBROKE.--Eh bien, comme l'organe de ceux que voici, et pour vous découvrir les pensées de leurs coeurs; pour moi comme pour eux, mais surtout pour votre sûreté, dont eux et moi faisons notre soin le plus cher, je vous demande avec instance la liberté d'Arthur, dont la captivité porte les lèvres du mécontentement, toujours prêtes au murmure, à ce raisonnement dangereux: Si ce que vous possédez en paix vous le possédez à juste titre, pourquoi donc ces craintes, compagnes, dit-on, des pas de l'injustice, vous portent-elles à séquestrer ainsi votre jeune parent? Pourquoi étouffer sa vie sous une ignorance barbare, et priver sa jeunesse de l'avantage précieux d'une bonne éducation? Afin que dans les conjonctures présentes vos ennemis ne puissent armer de ce prétexte les occasions, souffrez que la requête que vous nous avez ordonné de vous présenter soit pour sa liberté. Nous ne vous la demandons point pour notre avantage, si ce n'est que notre intérêt est attaché au vôtre, et que votre intérêt est de le mettre en liberté.

LE ROI JEAN.--Soit, je confie sa jeunesse à vos soins. (Entre Hubert.)--Hubert, quelle nouvelle m'apportez-vous?