HENRI.--Eh bien, il faut le faire porter ici dans le verger. Est-il toujours en fureur?

(Bigot sort.)

PEMBROKE.--Il est plus calme que lorsque vous l'avez quitté. Tout à l'heure il chantait.

HENRI.--Oh! illusions de la maladie! Les maux parvenus à leur dernière violence ne se font pas longtemps sentir. La mort, qui a déjà fait sa proie des parties extérieures, les laisse insensibles et assiége maintenant l'esprit qu'elle harcèle et désole par des légions de fantômes bizarres qui, se pressant en foule à ce dernier assaut, se confondent les uns avec les autres.--C'est une chose étrange que la mort puisse chanter!--Hélas! je suis le fils de ce cygne faible et épuisé, qui chante l'hymne funèbre de sa mort, et fait sortir des organes d'une voie périssable les sons qui conduisent son âme et son corps à leur repos éternel.

SALISBURY.--Prenez courage, prince, car vous êtes né pour rendre une forme à cette masse qu'il a laissée si irrégulière et si défigurée.

(Rentrent Bigot et la suite, apportant le roi Jean dans une chaise.)

LE ROI JEAN.--Ah! certes, maintenant mon âme a de la place: elle ne s'en ira pas par les fenêtres ni par les portes. J'ai dans mon sein un été si brûlant, que tous mes intestins se réduisent en poussière. Je ne suis plus qu'un dessin difforme tracé avec une plume sur du parchemin, et je me racornis devant ce feu.

HENRI.--Comment se trouve Votre Majesté?

LE ROI JEAN.--Empoisonné, fort mal, mort, abandonné, rejeté!.... Et nul de vous ne commandera à l'hiver de venir enfoncer ses doigts de glace entre mes mâchoires, ne conjurera le Nord d'envoyer ses vents glacés caresser mes lèvres desséchées et me soulager par le froid, ne fera couler les rivières de mon royaume dans mon sein consumé? Je ne vous demande pas grand'chose; je n'implore qu'un froid qui me soulage; et vous êtes assez avares, assez ingrats pour me le refuser!

HENRI.--Oh! que mes larmes n'ont-elles quelque vertu qui pût vous secourir!