LE ROI JEAN.--Elles sont pleines d'un sel brûlant.--Au dedans de moi est un enfer où le poison est renfermé comme un démon pour tyranniser une vie condamnée et sans espérance.
(Entre le Bâtard hors d'haleine.).
LE BATARD.--Oh! je suis tout échauffé de la vitesse de ma course, et de l'envie qui me pressait de voir Votre Majesté.
LE ROI JEAN.--Ah! mon cousin, tu es venu pour me fermer les yeux. Le câble de mon coeur est rompu et brûlé; tous les cordages qui soutenaient les voiles de ma vie se sont changés en un fil, en un petit cheveu; mon coeur n'est plus retenu que par une pauvre fibre qui ne tiendra que le temps d'entendre tes nouvelles; et après, tout ce que tu vois ne sera plus qu'un morceau de terre, le simulacre de la royauté évanouie!
LE BATARD.--Le dauphin se prépare à marcher de ce côté, et Dieu sait comment nous pourrons lui résister; car en une nuit la meilleure partie de mes troupes, avec laquelle j'avais trouvé moyen de faire retraite, s'est perdue à l'improviste dans les eaux, dévorée par le retour inattendu de la marée.
(Le roi meurt.)
SALISBURY.--Vous versez ces nouvelles de mort dans une oreille déjà morte.--Mon souverain! mon prince!--Tout à l'heure roi, maintenant cela!
HENRI.--C'est ainsi qu'il faut que j'avance pour être arrêté de même! Quelle sûreté, quelle espérance, quelle stabilité y a-t-il dans ce monde, lorsque ce qui tout à l'heure était un roi n'est plus maintenant que de l'argile?
LE BATARD.--Es-tu parti ainsi?--Je ne reste après toi que pour remplir pour toi le devoir de la vengeance; puis mon âme ira te servir dans les cieux, comme elle t'a toujours servi sur la terre.--Vous, astres de l'Angleterre, maintenant rentrés dans votre sphère régulière, où sont vos troupes? Montrez actuellement le retour de votre fidélité, et revenez sans délai avec moi repousser la destruction et l'éternelle ignominie hors des faibles portes de notre patrie languissante! Cherchons à l'instant l'ennemi, ou il va nous chercher lui-même: le dauphin accourt en furie sur nos talons.
SALISBURY.--Il paraît que vous n'êtes pas instruit de tout ce que nous savons. Le cardinal Pandolphe est à se reposer dans l'abbaye, où il est arrivé il y a une demi-heure apportant de la part du dauphin, disposé à abandonner sur-le-champ cette guerre, des offres de paix que nous pouvons accepter avec honneur et avec avantage.