LUCETTE.—Elle s'y prend d'une manière étrange, mais elle serait charmée d'avoir à se fâcher pour une seconde lettre.

(Elle sort.)

JULIE, seule.—Ah! plût à Dieu que je ressentisse ce courroux contre cette lettre! O mains haïssables, d'avoir déchiré des paroles si tendres! Ingrats frelons, qui vous nourrissez du miel le plus doux et qui percez de vos dards l'abeille qui vous le donne! Pour expier ma faute, je baiserai chaque fragment de cette lettre. Ici est écrit: tendre Julie; ah! plutôt cruelle Julie! Pour te punir de ton ingratitude, je jette ton nom sur ces pierres et je foule à mes pieds ton dédain. Voyez. Ici est écrit: Protéo blessé d'amour. Pauvre nom blessé, je veux te recueillir dans mon sein comme dans un lit, jusqu'à ce que ta blessure soit bien guérie, et voilà comme je la soude avec un baiser souverain. Mais le nom de Protéo était écrit plusieurs fois.....—Retiens ton haleine, bon zéphyr, n'emporte pas un seul mot, et que je retrouve chaque syllabe de la lettre..... excepté mon nom; pour lui, qu'un tourbillon l'enlève sur la cime affreuse d'un rocher désert suspendu sur les eaux, et que de là il l'entraîne dans les flots de la mer irritée! Vois, dans une seule ligne son nom est écrit deux fois: Le pauvre malheureux Protéo, le passionné Protéo..... à la douce Julie; oui, je veux mettre ces derniers mots en pièces.—Et cependant, non. Il a si bien su les réunir à son nom infortuné, que je veux les plier ensemble. Allons, baisez-vous, embrassez-vous, disputez-vous, faites ce que vous voudrez.

(Lucette revient.)

LUCETTE.—Madame, le dîner est prêt, et votre père vous attend.....

JULIE.—Eh bien! allons.

LUCETTE.—Comment? Est-ce que ces papiers vont raconter des histoires?

JULIE.—Si vous en faites cas, il vaut mieux les relever.

LUCETTE.—Moi, l'on m'a relevée pour les avoir posés à terre; cependant il ne faut pas qu'il y restent, de peur qu'ils n'y prennent froid.

JULIE.—Je vois que vous vous souvenez de loin.