PROTÉO—Comment?
VALENTIN.—Aimer, pour ne recueillir d'autre fruit de ses gémissements que le mépris, et un timide regard pour les soupirs d'un coeur blessé! Acheter un moment de joie passagère par les ennuis et les fatigues de vingt nuits d'insomnie! Si vous réussissez, le succès n'en vaut peut-être pas la peine; si vous échouez, vous n'avez donc gagné que des peines cruelles. Quoi qu'il en soit, l'amour n'est qu'une folie qu'obtient votre esprit, ou votre esprit est vaincu par une folie.
PROTÉO.—Ainsi, à t'entendre, je ne suis qu'un fou?
VALENTIN.—Ainsi, à t'entendre, je crains bien que tu ne le deviennes.
PROTÉO.—C'est de l'amour que tu médis; je ne suis pas l'amour.
VALENTIN.—L'amour est ton maître, car il te maîtrise; et celui qui se laisse ainsi subjuguer par un fou, ne devrait pas, ce me semble, être rangé parmi les sages.
PROTÉO.—Les auteurs disent cependant que l'amour habite dans les esprits les plus élevés, comme le ver dévorant s'attache au bouton de la plus belle rose.
VALENTIN.—Et les auteurs disent aussi que, comme le bouton le plus précoce est rongé intérieurement par un ver avant qu'il s'épanouisse, de même l'amour porte à la folie les esprits jeunes et tendres; qu'ils se fanent dans la fleur, perdent la fraîcheur de leur printemps, et tout le fruit des plus douces espérances. Mais pourquoi consumer ici le temps à te donner des conseils, puisque tu es tout dévoué à de tendres désirs? Encore une fois, adieu! Mon père est sur le port à m'attendre pour me voir monter sur le vaisseau.
PROTÉO.—Et je veux t'y conduire, Valentin.
VALENTIN.—Non, cher Protéo, il vaut mieux nous dire adieu ici. Quand je serai à Milan, que tes lettres m'informent de tes succès en amour, et de tout ce qui pourra arriver ici pendant l'absence de ton ami; je te visiterai aussi par mes lettres.