(Protéo sort.)

JULIE.—Combien est-il de femmes qui voulussent se charger d'un pareil message?—Hélas! pauvre Protéo, tu as pris un renard pour servir de berger à tes brebis.—Hélas! malheureuse insensée, pourquoi plaindre celui dont le coeur me dédaigne? c'est parce qu'il en aime une autre qu'il me dédaigne; et moi, parce que je l'aime, je dois le plaindre. Voilà cet anneau même que je lui donnai, quand il me quitta, pour l'engager à se rappeler mon amour; et maintenant, malheureux messager, je suis chargée de demander ce que je ne voudrais pas obtenir; de porter ce que je voudrais qu'on refusât; de louer sa constance, que je voudrais entendre déprécier. Je suis la fidèle et sincère amante de mon maître; mais je ne puis le servir fidèlement, sans me trahir moi-même. Je veux cependant aller parler à Silvie en sa faveur, mais si froidement, que je souhaite (le ciel le sait!) de ne pas réussir.

(Entre Silvie avec une suite.)

JULIE.—Salut, madame; je vous conjure de vouloir bien m'indiquer le moyen de me rendre où je pourrai parler à madame Silvie.

SILVIE.—Et que lui voudriez-vous, si j'étais elle-même?

JULIE.—Si vous êtes Silvie, je vous conjure de vouloir bien entendre ce que l'on m'a chargé de vous dire.

SILVIE.—De quelle part?

JULIE.—De la part de mon maître, le seigneur Protéo.

SILVIE.—Oh! il t'envoie pour un portrait, n'est-ce pas?

JULIE.—Oui, mademoiselle.