Ah! ne me reproche pas mon crime:
Si pour toi je suis devenu parjure.
Jupiter même, en te voyant, jurerait
Que Juno est une noire Éthiopienne;
Il nierait être Jupiter,
Et se ferait mortel pour l'amour de toi!
Je lui enverrai ces vers et quelques autres lignes encore plus simples qui lui exprimeront les peines et les privations de mon sincère amour. Oh! que je voudrais que le roi, et Biron, et Longueville fussent amants aussi! Le mal, servant d'exemple au mal, laverait mon front de la honte du parjure; la folie devient innocente quand tous sont en délire.
LONGUEVILLE, se montrant tout à coup.--Dumaine, ton amour n'est pas charitable, de souhaiter des compagnons d'infortune en amour.--Vous pouvez changer de couleur et pâlir: pour moi, je rougirais qu'on m'eût entendu tenir pareil langage, et surpris dans ce sommeil.
LE ROI, sortant à son tour et abordant brusquement Longueville.--Allons, l'ami, vous rougissez: vous êtes dans le même cas que lui: vous le reprenez, et vous êtes deux fois plus coupable: vous n'aimez pas Marie, non? Longueville n'a jamais composé de sonnet pour elle? jamais il n'a serré ses bras en croix contre son sein amoureux, pour contenir les élans de son coeur? J'étais enveloppé des ombres de ce buisson et je vous observais tous deux, et j'ai rougi pour tous deux. J'ai entendu vos coupables rimes, observé votre contenance, vu les brûlants soupirs qu'exhalait votre sein; j'ai bien remarqué tous les symptômes de votre passion. «Hélas!» s'écriait l'un; «ô Jupiter!» criait l'autre: «sa chevelure est brillante comme l'or;» l'autre: «ses yeux brillants comme le cristal.» (A Longueville.) Vous, vous voulez violer votre foi et vos serments pour la conquête de ce paradis. (A Dumaine.) Et vous: disiez-vous, «Jupiter, violerait ses serments pour l'amour de ma belle.»--Que dira Biron, lorsqu'il viendra à apprendre que vous avez violé une parole, jurée avec tant de zèle et d'ardeur? Oh! comme il vous méprisera! comme son esprit s'égayera à vos dépens! comme il triomphera! comme il sautera de joie! comme il rira aux éclats! Pour tous les trésors que j'ai jamais vus, je ne voudrais pas qu'il pût m'en reprocher autant.
BIRON.--Je m'avance pour châtier l'hypocrisie. (Il descend de l'arbre.) Ah! mon cher souverain, je vous prie, daignez me pardonner... Coeur généreux, vous sied-il bien de reprocher à ces malheureux reptiles d'aimer, vous qui êtes le plus amoureux? Vos yeux ne portent-ils pas l'image d'une belle? N'est-il pas certaine princesse qui se peint dans vos larmes? Vous ne voudriez pas vous parjurer: c'est une chose odieuse; allons, il n'y a que des ménestrels qui fassent des sonnets. Mais ne rougissez-vous pas? Oui, tous trois, n'avez-vous pas honte de vous voir ainsi surpris et convaincus? Vous, Longueville, vous avez vu une paille dans l'oeil de Dumaine; le roi en a vu une dans vos yeux à tous deux; mais moi, je découvre une poutre dans l'oeil de tous trois. Oh! à quelle scène d'extravagance j'ai assisté! de combien de soupirs, de gémissements, de douleur, de désespoir j'ai été le témoin! Avec quelle patience je me suis tenu assis et coi, pour voir un roi métamorphosé en moucheron! pour voir le robuste Hercule danser une gavotte, et le sage Salomon fredonner une gigue, et Nestor jouer au jeu d'épingle avec les enfants, et le cynique Timon rire de vains hochets!--Où gît ta douleur? dis-le-moi, mon cher Dumaine; et toi, mon cher Longueville, où est la peine? Et où est le mal de mon souverain? Tous au coeur, n'est-ce pas? Holà! qu'on apporte un cordial, vite!