(Entrent quelques sénateurs qui ne font que passer.)

LE PEINTRE.—Comme le seigneur Timon est recherché!

LE POÈTE.—Les sénateurs d'Athènes! L'heureux mortel!

LE PEINTRE.—Regardez, en voilà d'autres!

LE POÈTE.—Vous voyez ce concours, ces flots de visiteurs. Moi, j'ai, dans cette ébauche, esquissé un homme à qui ce monde d'ici-bas prodigue ses embrassements et ses caresses. Mon libre génie ne s'arrête pas à un caractère particulier, mais il se meut au large dans une mer de cire [2]. Aucune malice personnelle n'empoisonne une seule virgule de mes vers; je vole comme l'aigle; hardi dans mon essor, ne laissant point de trace derrière moi.

Note 2:[ (retour) ] On sait que les anciens écrivaient sur des tablettes de cire avec un stylet de fer.

LE PEINTRE.—Comment pourrai-je vous comprendre?

LE POÈTE.—Je vais m'expliquer.—Vous voyez comme tous les états, tous les esprits (autant ceux qui sont liants et volages, que les gens graves et austères), viennent tous offrir leurs services au seigneur Timon. Son immense fortune, jointe à son caractère gracieux et bienfaisant, subjugue et conquiert toute sorte de coeurs pour l'aimer et le servir, depuis le souple flatteur, dont le visage est un miroir, jusqu'à cet Apémantus qui n'aime rien autant que se haïr lui-même; il plie aussi le genou devant lui, et retourne content et riche d'un coup d'oeil de Timon.

LE PEINTRE.—Je les ai vus causer ensemble.

LE POÈTE.—Monsieur, j'ai feint que la Fortune était assise sur son trône, au sommet d'une haute et riante colline. La base du mont est couverte par étages de talents de tout genre, d'hommes de toute espèce, qui travaillent sur la surface de ce globe, pour améliorer leur condition. Au milieu de cette foule dont les yeux sont attachés sur la souveraine, je représente un personnage sous les traits de Timon, à qui la déesse, de sa main d'ivoire, fait signe d'avancer, et par sa faveur actuelle change actuellement tous ses rivaux en serviteurs et en esclaves.