LE PEINTRE.—C'est bien imaginé, ce trône, cette Fortune et cette colline, et au bas un homme appelé au milieu de la foule, et qui, la tête courbée en avant, sur le penchant du mont, gravit vers son bonheur; voilà, ce me semble, une scène que rendrait bien notre art.
LE POÈTE.—Soit, monsieur; mais laissez-moi poursuivre. Ces hommes, naguère encore ses égaux (et quelques-uns valaient mieux que lui), suivent tous maintenant ses pas, remplissent ses portiques d'une cour nombreuse, versent dans son oreille leurs murmures flatteurs, comme la prière d'un sacrifice, révèrent jusqu'à son étrier, et ne respirent que par lui l'air libre des cieux.
LE PEINTRE.—Oui, sans doute: et que deviennent-ils?
LE POÈTE.—Lorsque soudain la Fortune, dans un caprice et un changement d'humeur, précipite ce favori naguère si chéri d'elle, tous ses serviteurs qui, rampant sur les genoux et sur leurs mains, s'efforçaient après lui de gravir vers la cime du mont, le laissent glisser en bas; pas un ne l'accompagne dans sa chute.
LE PEINTRE.—C'est l'ordinaire; je puis vous montrer mille tableaux moraux qui peindraient ces coups soudains de la fortune, d'une manière plus frappante que les paroles. Cependant vous avez raison de faire sentir au seigneur Timon que les yeux des pauvres ont vu le puissant pieds en haut, tête en bas.
(Fanfares. Entre Timon avec sa suite: le serviteur de Ventidius cause avec Timon.)
TIMON.—Il est emprisonné, dites-vous?
LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.—Oui, mon bon seigneur. Cinq talents sont toute sa dette. Ses moyens sont restreints, ses créanciers inflexibles. Il implore une lettre de votre Grandeur à ceux qui l'ont fait enfermer; si elle lui est refusée il n'a plus d'espoir.
TIMON.—Noble Ventidius! Allons.—Il n'est pas dans mon caractère de me débarrasser d'un ami quand il a besoin de moi. Je le connais pour un homme d'honneur qui mérite qu'on lui donne du secours: il l'aura; je veux payer sa dette et lui rendre la liberté.
LE SERVITEUR DE VENTIDIUS.—Votre Seigneurie se l'attache pour jamais.