APÉMANTUS.—Quelles choses au monde peux-tu comparer le mieux à tes flatteurs?

TIMON.—Les femmes en approchent le plus; mais les hommes, les hommes sont la flatterie elle-même.—Apémantus, que ferais-tu de l'univers si tu le tenais sous ta puissance?

APÉMANTUS.—Je l'abandonnerais aux bêtes féroces pour me délivrer des hommes.

TIMON.—Voudrais-tu tomber toi-même dans la destruction générale des hommes et rester brute avec les brutes?

APÉMANTUS.—Oui, Timon.

TIMON.—Ambition de brute! que les dieux t'accordent ton désir! Si tu étais lion, le renard te duperait; si tu étais agneau, le renard te dévorerait; si tu étais le renard, le lion te suspecterait, si par hasard l'âne venait à t'accuser; si tu étais l'âne, ta stupidité ferait ton tourment, et tu ne vivrais que pour servir de déjeûner au loup; si tu étais le loup, ta voracité serait ton supplice, et tu exposerais ta vie pour ton diner; si tu étais la licorne[24], ta fureur et ton orgueil seraient un piège pour toi, tu périrais victime de ta colère; si tu étais un ours, tu serais tué par le cheval; si tu étais cheval, tu serais la proie du léopard; si tu étais un léopard, tu serais cousin germain du lion, et ta peau mouchetée serait fatale à ta vie; tu n'aurais de sûreté que dans la fuite, et ton absence serait ton unique défense. Quel animal pourrais-tu être, qui ne fût soumis à quelque autre animal? Et quel animal tu es déjà, de ne pas voir comment tu perdrais à la métamorphose!

Note 24:[ (retour) ] Voici ce qu'on racontait de la licorne: «quand le lion, qui est son ennemi, l'aperçoit, il se tient appuyé sur le tronc d'un arbre; la licorne, furieuse, vole vers lui pour le percer. Le lion se retire; la licorne enfonce sa corne dans l'arbre et devient ainsi la proie du lion.»

APÉMANTUS.—Si ta conversation avait pu me plaire, ce serait surtout en ce moment. La république d'Athènes est devenue un repaire de bêtes.

TIMON.—L'âne a-t-il donc sauté par-dessus les murailles, que te voilà hors de la ville?

APÉMANTUS.—Voilà un poëte et un peintre. Que la peste de la société te poursuive; de peur d'en être atteint je décampe: quand je ne saurai que faire je reviendrai te voir.