UN SÉNATEUR.--Oui, de peur que Rome ne soit le fléau de Rome; et que celle qui voit ramper devant elle de vastes et puissants royaumes, désormais comme un proscrit errant dans l'abandon et le désespoir, exerce sur elle-même une honteuse justice! Mais si ces signes de vieillesse, ces rides profondes de l'âge, témoins sérieux de ma longue expérience, ne peuvent vous engager à m'écouter, parlez, vous, ami chéri de Rome (à Lucius), comme jadis notre ancêtre, lorsque sa langue pathétique raconta à l'oreille attentive de l'amoureuse et triste Didon l'histoire de cette nuit de flammes et de désastres où les Grecs rusés surprirent la Troie du roi Priam: dites-nous quel Sinon avait enchanté nos oreilles, ou qui a introduit chez nous la fatale machine qui porte une blessure profonde à notre Troie, à notre Rome?--Mon coeur n'est pas formé de caillou ni d'acier, et je ne puis exprimer notre amère douleur sans que des flots de larmes viennent suffoquer ma voix, et interrompre mon discours dans le moment même où il exciterait le plus votre attention et attendrirait vos coeurs émus de pitié. Voici un général: qu'il fasse lui-même ce récit; vos coeurs palpiteront et vous pleurerez en l'entendant parler.

LUCIUS.--Apprenez donc, nobles auditeurs, que les exécrables Chiron et Démétrius sont ceux qui ont massacré le frère de notre empereur, que ce sont eux qui ont déshonoré notre soeur, et que nos deux frères ont été décapités pour leurs atroces forfaits. Apprenez que les larmes de notre père ont été méprisées; et qu'il a été, par une lâche fraude, privé de cette main fidèle qui avait soutenu les guerres de Rome et précipité ses ennemis dans le tombeau. Enfin, vous savez que moi j'ai été injustement banni, que les portes ont été fermées sur moi, et que, pleurant, j'ai été chassé et réduit à aller demander du secours aux ennemis de Rome, qui ont noyé leur haine dans mes larmes sincères, et m'ont ouvert leurs bras pour me recevoir comme un ami; et je suis le banni, il faut que vous le sachiez, qui ai protégé la sûreté de Rome au prix de mon sang, et détourné de son sein le fer ennemi pour l'enfoncer dans mon corps intrépide. Hélas! vous savez que je ne suis pas homme à me vanter; mes blessures, toutes muettes qu'elles sont, peuvent attester que mon témoignage est juste et plein de vérité. Mais, arrêtons, il me semble que je m'écarte trop en parlant ici de mon faible mérite. Oh! pardonnez-moi, les hommes se louent eux-mêmes quand ils n'ont plus d'amis pour le faire.

MARCUS.--C'est maintenant à mon tour de parler. Voyez cet enfant. (Il montre l'enfant qu'un serviteur porte dans ses bras.) Tamora est sa mère; c'est la progéniture d'un More impie, le premier artisan et l'auteur de tous ces maux. Le scélérat est vivant dans la maison de Titus, et il est là, tout homme qu'il est, pour attester la vérité de ce fait. Jugez maintenant quelle raison avait Titus de se venger de ces outrages inexprimables, au-dessus de la patience, au delà de ce que peut supporter l'homme. Maintenant que vous avez entendu la vérité, que dites-vous, Romains? Avons-nous rien fait d'injuste? Montrez-nous en quoi, et de la place où vous nous voyez maintenant, nous allons, en nous tenant par la main, nous précipiter ensemble, détruire tout ce qui reste de la triste famille d'Andronicus, écraser nos têtes sur les pierres rugueuses, et éteindre d'un seul coup notre maison. Parlez, Romains, parlez, et si vous l'ordonnez, voyez, Lucius et moi, nous allons, la main dans la main, nous précipiter.

ÉMILIUS.--Viens, viens, respectable citoyen de Rome, et conduis doucement par la main notre empereur, notre empereur Lucius; car je suis bien sûr que toutes les voix vont le nommer d'un cri unanime.

TOUS LES ROMAINS s'écrient.--Salut, Lucius; salut, royal empereur de Rome.

(Lucius et ses amis descendent.)

MARCUS.--Allez dans la triste maison du vieux Titus, et traînez ici ce More impie pour le condamner à quelque mort sanglante, cruelle, en punition de sa méchante vie.

LES ROMAINS.--Salut, Lucius; salut, gracieux maître de Rome.

LUCIUS.--Grâces vous soient rendues, généreux Romains: puissé-je gouverner de façon à guérir les plaies de Rome, et à effacer ses désastres! Mais, bon peuple, accordez-moi quelques instants, car la nature m'impose une tâche douloureuse.--Tenez-vous à l'écart.--Et vous, mon oncle, approchez pour verser les larmes funèbres sur ce cadavre.--Ah! reçois ce baiser brûlant sur tes lèvres pâles et froides (il embrasse Titus), ces larmes de douleur sur ton visage sanglant; tristes et derniers devoirs de ton digne fils!

MARCUS.--Ton frère Marcus nous offre à tes lèvres, larmes pour larmes, et tendre baiser pour baiser. Oh! lorsque la somme de ceux que je devais te donner serait infinie, impossible à compter, cependant je m'acquitterais encore.