LUCIUS, à son fils.--Approche, enfant: viens apprendre de nous à fondre en pleurs. Ton grand-père t'aimait bien: mille fois il t'a fait danser sur ses genoux, il t'a endormi en chantant, pendant que son tendre sein te servait d'oreiller, il t'a raconté bien des histoires à la portée de ton enfance; en reconnaissance, comme un tendre enfant, répands quelques larmes de tes yeux encore faibles, et paye ce tribut à la nature qui le demande: les amis associent leurs amis à leurs chagrins et à leurs peines: fais-lui tes derniers adieux; dépose-le dans sa tombe; rends-lui ce service et prends congé de lui.
LE JEUNE LUCIUS.--O grand-père, grand-père! oui, je voudrais de tout mon coeur être mort, et qu'à ce prix vous fussiez encore vivant. O seigneur! mes larmes m'empêchent de pouvoir lui parler: mes larmes m'étoufferont si j'ouvre la bouche.
(Entrent des serviteurs entraînant Aaron.)
UN DES ROMAINS.--Enfin, triste famille d'Andronicus, finissez-en avec le malheur. Prononcez la sentence de cet exécrable scélérat, qui a été l'auteur de ces tragiques événements.
LUCIUS.--Enfouissez-le jusqu'à la poitrine dans la terre, et laissez-le mourir de faim [29]: qu'il reste là, qu'il crie et demande de la nourriture: si quelqu'un le soulage et le plaint, il mourra pour ce crime. Tel est notre arrêt: que quelques-uns de vous demeurent et veillent à ce qu'il soit enfoui dans la terre.
Note 29:[ (retour) ] Dans la pièce de Ravenscroft, Aaron est mis à la broche et rôti sur le théâtre.
AARON.--Eh! pourquoi la rage serait-elle muette? pourquoi la fureur garderait-elle le silence? Je ne suis pas un enfant, moi, pour aller, avec de basses prières, me repentir des maux que j'ai faits. Je voudrais, si je pouvais faire ma volonté, commettre dix mille forfaits pis que tous ceux que j'ai commis; et si jamais il m'arriva dans le cours de ma vie de faire une seule bonne action, je m'en repens de toute mon âme.
LUCIUS.--Que quelques bons amis emportent d'ici le corps de l'empereur, et lui donnent la sépulture dans le tombeau de son père. Mon père et Lavinia seront sans délai enfermés dans le monument de notre famille. Quant à cette odieuse tigresse, cette Tamora, nuls rites funèbres ne lui seront accordés, nul homme ne prendra pour elle les habits de deuil: nul glas funéraire n'annoncera ses obsèques: qu'on la jette aux bêtes sauvages et aux oiseaux de proie. Sa vie fut celle d'une bête féroce; elle vécut sans pitié; et par conséquent elle n'en trouvera point. Veillez à ce qu'il soit fait justice d'Aaron, de cet infernal More, l'auteur de tous nos désastres: ensuite nous allons travailler à bien ordonner l'État, afin que de pareils événements ne viennent jamais hâter sa ruine.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.