PLAINTES DE TITUS ANDRONICUS.
Vous, âmes nobles et guerrières, qui n'épargnez pas votre sang pour la patrie, écoutez-moi, moi qui, pendant dix longues années, ai combattu pour Rome, et n'en ai reçu que de l'ingratitude pour récompense.
Je vécus soixante ans à Rome dans la plus grande considération, j'y étais aimé des nobles, j'avais vingt-cinq fils dont la vertu naissante faisait tout mon plaisir.
Je combattis toujours avec mes fils contre l'essaim furieux des ennemis de Rome; nous avons combattu dix ans les Goths, nous avons essuyé mille fatigues et reçu beaucoup de blessures.
Le glaive m'enleva vingt-deux de mes fils avant que nous revinssions à Rome; et je ne conservai que trois de mes vingt-cinq enfants, tant la guerre en moissonna!
Cependant le bonheur accompagna mes travaux, j'amenai prisonniers la reine, ses fils et un More, l'homme le plus meurtrier qui fut jamais.
L'empereur épousa la reine, source de maux funestes qui désolèrent Rome; car les deux princes et le More le trompèrent lâchement, sans égard pour personne.
Le More plut à l'impératrice, qui prêta l'oreille à sa passion; elle oublia ses serments jurés à l'empereur, et elle mit au monde un enfant more.
Jour et nuit ils ne pensaient tous les deux qu'à répandre le sang, et à me plonger moi et les miens dans le tombeau par un assassinat.
J'espérais enfin vivre en repos, lorsque de nouveaux chagrins vinrent m'assaillir; il me restait une fille de qui j'attendais le soulagement de mes maux, et la consolation de ma vieillesse.